A Buenos Aires, sur les traces des «Afro-Argentins»

18/08/2014 09:37

par  Igor Gauquelin pour RFI

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«Jour des Africains» 2014, à la municipalité de Buenos Aires le 27 mai 2014. Assis de gauche à droite, trois militants de la cause afro-argentine: Maria Rachid, Miriam Gomes et Boubacar Traoré.RFI/Igor Gauquelin

      

Longtemps, ce fut un déni national. Mais aujourd'hui, l'Argentine  semble prête à rattraper le temps perdu. Ancien point d'arrivage  d'esclaves originaires d'Afrique, Buenos Aires a perdu sa mémoire noire tout au long du siècle dernier.

Elle était pourtant juste sous ses yeux, portée en étendard par une communauté bien réelle, qui entend désormais participer pleinement au destin d'une nation qui se rêvait autrefois « la plus européenne d'Amérique latine ». Reportage.

Plaza Italia, Buenos Aires, un jour de semaine. Aujourd'hui, Timothy, la trentaine, a décidé de vendre ses bijoux sur l'avenue Santa Fe, à côté d'un kiosque à journaux. Tandis qu'il déballe son stand de bagues, les dames affluent déjà. Dans son meilleur espagnol, il tente de les aiguiller vers le bon choix. Et à chaque temps mort, il nous raconte un bout de sa propre histoire, celle d'un immigré ghanéen noir qui se décrit lui-même comme un poisson dans l'eau en Argentine. Voilà presque une décennie qu'il y habite.

« Les Africains sont les bienvenus ici », confie Timothy, qui ignore que l'artère voisine porte le nom d'un ancien président raciste, Sarmiento. « Bien sûr, pas plus tard que l'autre jour, on m'a encore dit de rentrer dans mon pays, ajoute-t-il. Mais bon, au Ghana, ça arrive aussi aux Blancs. Les Argentins se sentent coupables de ne pas avoir le même héritage noir que le Brésil et l'Uruguay. Un ami m'a dit que l'Albiceleste était la seule équipe de football d'Amérique latine entièrement blanche. Il le regrettait ! »

Lors du dernier Mondial, les Chiliens avaient en effet le métis Jean Beausejour dans leurs rangs, Haïtien par son père, Mapuche par sa mère. Les Mexicains comptaient pour leur part Giovani dos Santos parmi eux, d'origine brésilienne. Quant aux autres nations latino-américaines, elles comptaient toutes plusieurs têtes noires. De facto, seuls les finalistes de la compétition, les Argentins, n'en dénombraient aucun. Dans leur liste des 23, zéro Noir.

Le onze-type argentin lors de son premier match du Mondial brésilien face à la Bosnie-Herzégovine, le 15 juin 2014 à Rio.AFP PHOTO / JUAN MABROMATA

Des immigrés oui, mais des natifs, « jamais vu ! »

Des Africains, l'Argentine en accueille. Ils viennent du Sénégal, du Mali, du Nigeria, de Côte d'Ivoire, de Guinée... Un jeune Sénégalais arrivé en 2008 explique son choix pour cette lointaine destination : « Aux alentours de 2006, il y a eu une prise de conscience, relate-t-il. En Europe, les contrôles sont stricts et la crise est partout. La rumeur de mouvements de contestation de migrants en Espagne s'est répandue chez nous. On a compris qu'au fond, il y avait d'autres endroits dans le monde. En Argentine, il y a la paix et des opportunités pour nous. »

Timothy connaît quelques-uns de ces immigrés, souvent francophones, qui ont traversé l'Atlantique comme lui. En revanche, il n'a jamais rencontré de Noir né dans ce pays. « Afro-Argentins », l'expression l'amuse un peu. Comme elle amuse tous les Africains rencontrés dans d'autres points de la ville, sur l'avenue Corrientes, dans un restaurant de la célèbre avenida 9 de Julio ou dans le quartier paupérisé de Retiro. Les premiers Afro-Argentins seront leurs propres enfants, semblent-ils penser.

Sur internet, une conversation de forum conforte l'impression d'une immigration toute fraîche : « Je crois savoir qu'il n'y a pas beaucoup de Noirs en Argentine. Etant marié à une Sénégalaise et papa de deux petit métis, j'aimerais savoir si cela peut être un problème si nous venions à nous expatrier là-bas. » Les réponses se veulent rassurantes : il n'y a pas beaucoup de Noirs, mais les Argentins sont bienveillants à leur égard. En revanche, les Afro-Argentins, personne n'en parle. Et pourtant...

Photo d'archive d'Afro-Argentins en pleine danse, extraite d'un formulaire sur l'histoire noire du tango, disponible sur le site des autorités de Buenos Aires.Cature d'écran / Museo Casa Carlos Gardel

Le mythe national d'une disparition totale

Autrefois, la capitale argentine avait un tout autre visage. Dans l'ouvrage Civilité et politique : aux origines de la nation argentine, le professeur de l'Université Paris-Diderot Pilar González Bernaldo de Quirós relate : « Pendant la première moitié du XIXe siècle, plus de 30% de la population de Buenos Aires était d'origine africaine [la ville était certes microscopique en comparaison de la mégapole actuelle, NDLR]. »

Pilar González Bernaldo de Quirós cite l'ouvrage La trata de negros en el Rio de la Plata durante el siglo XVIII, pour affirmer qu'entre 1742 et 1806 particulièrement, « autour de 25 000 esclaves sont arrivés légalement à Buenos Aires ; chiffre auquel il faut encore ajouter un nombre équivalent d'esclaves introduits illégalement ». « La moitié de ces esclaves était importée du Brésil, l'autre moitié provenait directement d'Afrique, notamment de la côte occidentale du continent », précise-t-il.

Selon les recensements de l'époque, leur proportion dépassait même les 50% dans certaines provinces. On apprend d'ailleurs que le dictateur Rosas avait la réputation de les aimer, mais que le socle européanisant de la démocratie argentine, qui allait naître au milieu du XIXe siècle - socle inspiré notamment par l'idéologue Alberti puis mis en pratique par des personnages comme Sarmiento -, leur serait bien moins favorable. L'esclavage est alors aboli, mais dans le recensement de 1895, les auteurs écrivent : « La population ne tardera plus à être unifiée tout à fait, en formant une nouvelle et belle race blanche. »

« La disparition des Afro-Argentins est l'un des mystères les plus tenaces », écrivait The Washington Post en 2005, arguant qu'en 1887, leur proportion avait chuté à 1,8% de la population de Buenos Aires (avant l'arrivée d'une nouvelle population cap-verdienne au XXe siècle).

Domingo F. Sarmiento, président argentin entre 1868 et 1874, adoptait des postures ouvertement racistes. Il dirigea le pays pendant la fièvre jaune et la guerre de la Triple alliance, auxquelles on impute communément la disparition des Afro-Argentins.Wikimedia

Anéantis peut-être, mais pas complètement

Selon l'historien Felipe Pigna cité par la BBC, les Afro-Argentins ont d'abord été décimés dans les guerres d'indépendance, « pendant lesquelles beaucoup de familles indépendantistes envoyèrent leurs esclaves au front à la place de leurs fils ». Vinrent ensuite les guerres civiles, relate-t-il, puis la guerre de la Triple alliance contre le Paraguay, « où il y eut un taux élevé de mortalité chez les Noirs envoyés au front ».

On évoque aussi la fièvre jaune portène de 1871, qui aurait dévasté les quartiers noirs, ou encore un départ massif vers des pays plus favorables politiquement, principalement l'Uruguay. La venue postérieure de millions d'Européens blancs, principalement d'Italie et d'Espagne, aurait ensuite réduit drastiquement la part des Noirs-Argentins dans le paysage. Et les veuves des guerres se seraient mêlées aux populations blanches.

Une étude récente vient conforter l'hypothèse d'une dissolution partielle d'une population dans l'autre. Publiée dans la Revue argentine d'anthropologie biologique en 2001, sur la base d'échantillons ADN, elle a permis d'établir que des marqueurs génétiques africains étaient bel et bien présents dans le sang d'une petite quantité non négligeable de Portènes anonymes blancs, premiers à s'en étonner.

Mais un recensement en porte-à-porte, réalisé en 2005 sur deux anciens quartiers noirs-argentins, dont celui de Monserrat à Buenos Aires, a aussi mis en évidence que 3% de la population argentine revendiquait encore une filiation africaine. Autrement dit,  les Afro-Argentins n'ont pas disparu.

En 2001, une étude a permis d'établir que des marqueurs génétiques africains étaient présents chez une petite quantité non négligeable d'habitants blancs de Buenos Aires.RFI/Igor Gauquelin

Désormais, les Afro-Argentins savent combien ils sont

Miriam Gomes est une professeure de littérature afro-argentine d'origine cap-verdienne. Elle a longtemps incarné le refus de la théorie d'une disparition totale des Afro-Argentins telle qu'apprise aux enfants. Le cœur du problème selon elle ? Le pays a fait un déni de sa propre identité afro. « La mère de Bernardino Rivadavia, le premier président argentin, était noire, dit-elle par exemple. Les politiciens de son époque l'appelaient " le docteur chocolat ". Ces moqueries sont entrées dans l'histoire, mais pas à l'école. »

A défaut d'avoir été totalement exterminés, les Afro-Argentins sont en fait devenus « invisibles », explique Miriam Gomes. Ils ont continué d'exister, mais à la marge de la société, loin des médias et des livres d'éducation scolaire. Ce déni collectif éclata d'ailleurs au grand jour en 2002 à Buenos Aires, lorsqu'une fonctionnaire accusa une descendante d'esclaves d'avoir falsifié son passeport, au motif qu'elle ne pouvait pas être à la fois Noire et de nationalité argentine. L'affaire, retentissante dans tout le pays, ouvrit la voie à de nouvelles études tous azimuts.

Et ce, jusqu'à l'année 2010, un tournant majeur : le pays accepta alors de recenser les Afro-Argentins, lui qui ne l'avait plus fait depuis plus d'un siècle. Le résultat ? Sur 40 millions d'habitants environ, près de 150 000 se sont déclarés d'ascendance africaine, dont 92% d'Afro-Argentins et 8% seulement d'immigrés. Pour le président Carlos Menem (1989-1999), il n'y avait pourtant pas de Noirs en Argentine, rappelle Miriam Gomes. « Le Brésil a ce problème », aurait-il un jour déclaré en répondant à une question posée par un Américain des Etats-Unis. Mais il se trompait, peut-elle désormais affirmer chiffres à l'appui.

Campagne en vue du recensement de 2010

Chaque année dorénavant, un « jour des Afros » à Buenos Aires

Miriam Gomes invite finalement les sceptiques à se rendre au Jour des Afro-Argentins et des Africains de Buenos Aires. Une joyeuse communauté en pleine mutation se retrouve désormais chaque année à la municipalité de la ville. Le 27 mai dernier, des musiciens étaient au rendez-vous, comme Emanuel Ntaka, dont l'album Sonidos Negros en Argentina (« les sons noirs en Argentine »), a été reconnu d'intérêt social et culturel par la législature portène.

Il y avait aussi des écrivains, des journalistes et des réalisateurs, comme celui du documentaire « Afroargentinos », Jorge Fortes. Ou encore des personnalités politiques, des compagnons de route, comme l'élue blanche Maria Rachid. Et des représentants de la nouvelle immigration, à l'instar du professeur Boubacar Traoré.

Dans l'assistance, surtout : des vieux couples au style portène, mais à la peau « café au lait » ; des enfants et des jeunes filles métis aux cheveux crépus ; des gens de toutes les couleurs et de tous les âges. En somme : une Argentine qui détonne. « Ces réunions me font très plaisir, confiait une Afro-Argentine dans l'assistance. J'ai presque 90 ans et je trouve ça nécessaire, pour que personne n'oublie que nous sommes là. »

La lutte contre le racisme reste un combat quotidien, explique Emanuel Ntaka. « Il y a plus d'Africains dans les rues et nous avons plus de visibilité, mais ça reste compliqué, relate-t-il. Nous continuons de vivre dans une  société hypocritement raciste : récemment, un gardien  d'immeuble a violemment tabassé une jeune Sénégalaise parce qu'elle vendait  ses produits dans la rue, sous prétexte que ça le dérangeait  d'avoir une Noire en face de lui. » Une manifestation était organisée ce vendredi 15 août 2014 à Buenos Aires pour s'insurger contre cette agression (voir des photos ici).

L'Afro-Argentin Emanuel Ntaka et son groupe, le 27 mai 2014 à la municipalité de Buenos Aires.RFI/Igor Gauquelin

Le dernier combat : la culture

Qu'à cela ne tienne, une nouvelle Argentine semble en marche. Fort d'avoir enlevé ses œillères, le pays doit désormais réinterroger sa propre histoire, pour redonner aux Noirs leur vraie place. En matière de culture, les autorités de Buenos Aires s'y emploient activement. Mais si les Afro-Argentins illustres sont connus, il est un fait culturel bien particulier qu'il conviendrait de défricher plus en profondeur car il est emblématique : le tango.

La page Wikipedia consacrée aux Afro-Argentins, particulièrement minutieuse, relate que l'emblème culturel argentin « est redevable, pour une partie de ses caractéristiques, aux festivités et cérémonies que les esclaves célébraient autrefois dans les dénommés tangós, les maisons de réunion, dans lesquelles les Noirs avaient coutume de se rassembler ». Problème : les études manquent en la matière, et celles qui existent seraient trop anglées. « On a considéré que les Noirs avaient apporté le rythme et les Blancs la mélodie et l'harmonie, explique une brochure consacrée à l'histoire noire du tango, disponible sur le site de la ville de Buenos Aires. Comme s'il n'y avait pas dans la musique africaine d'autres éléments sonores que le rythme. »

Et cette brochure de conclure : « Nous ne sommes pas et n'avons jamais été l'exception blanche de  l'Amérique latine. Plus de quatre siècles de cohabitation ethnique et  culturelle nous invitent désormais à revoir, sous une perspective socio-historique  intégratrice, notre musique nationale. » En attendant, rien n'empêche d'apprécier celle de l'un des plus éminents Afro-Argentins de l'histoire du tango : Horacio Salgan.

Horacio Salgan dans ses œuvres