Centrafrique: l'ONU recense massacres et viols pour la future Cour pénale spéciale

05/06/2017 12:30

Des membres du groupe armée Séléka.... (Photo Jerome Delay, archives Associated Press)

Des membres du groupe armée Séléka. Photo Jerome Delay, archives Associated Press

Agence France-Presse Bangui

Tueries et viols, tortures, pillages, enlèvements, enrôlement d'enfants-soldat: les Nations unies ont détaillé 620 crimes commis en Centrafrique lors des conflits armés entre 2003 et 2015, dans un rapport publié mardi, avant la mise en route à Bangui de la Cour pénale spéciale (CPS) pour juger ces crimes.

Ce rapport soulève aussi la question de savoir si les massacres ciblés entre communautés n'ont pas constitué des faits de génocide.

«En République centrafricaine, l'impunité a toujours été la règle - et la justice l'exception», relève ce travail exhaustif publié au moment où les 4,5 millions de Centrafricains subissent un regain de violence des groupes armés ex-Séléka pro-musulmans ou anti-Balakas pro-chrétiens, avec des morts par dizaines et des milliers de nouveaux déplacés depuis début mai.

Lieux précis, dates exactes, mode opératoire des assaillants (armée régulière, groupes armés...), calvaire des victimes, souvent très jeunes, tuées, violées, torturées...: cet inventaire de plus de 300 pages se présente comme un document de travail pour le procureur de la Cour pénale spéciale (CPS) qui vient d'arriver à Bangui.

Créée par une loi centrafricaine de 2015, cette juridiction mixte, intégrant des magistrats locaux et étrangers, doit commencer d'ici peu ses enquêtes sur les crimes de guerre commis à partir de 2003, année du renversement du président Ange-Félix Patassé par François Bozizé.

Pays à l'histoire tourmentée de plus de 600 000 km2 (la France et la Belgique réunies), où les groupes armés se battent pour le contrôle des ressources (or, diamant, bétail), la Centrafrique a ensuite basculé dans les massacres de masse en 2013 avec le renversement à son tour du président Bozizé par l'ex-Séléka, entraînant une contre-offensive des anti-Balakas.

L'intervention de la France (2013-2016) et de la Mission des Nations unies (Minusca, 12 500 hommes) ont ramené le calme dans Bangui, mais 50 à 60% de l'intérieur du pays reste sous le contrôle des groupes armés, en l'absence de l'État et de l'armée régulière, pulvérisés par le conflit.

Le rapport met l'accent sur les violences sexuelles commises à grande échelle contre les femmes et les enfants, utilisées par «pratiquement toutes les parties prenantes aux différents conflits armés». Le rapport rappelle aussi les accusations qui ont pesé contre des soldats français de l'opération Sangaris.

Comme les autres crimes, ces violences sexuelles redoublent d'intensité à partir de 2013: «Les partenaires locaux de l'UNICEF ont observé une recrudescence générale des viols à la suite de l'assaut de Bangui par les anti-Balaka (le 5 décembre 2013), avec 781 cas de viols et d'agressions sexuelles enregistrés en janvier et février 2014», avancent les Nations unies.

Génocide?

Les auteurs citent même le cas d'une jeune fille de 14 ans violée le 5 décembre 2013 par «trois éléments ex-Séléka»: «Le 26 septembre 2015, la même jeune fille a été violée par cinq éléments anti-Balaka».

«L'âge des victimes variait de cinq ans à 60 ans et plus. Un pourcentage élevé de ces viols était des viols collectifs allant parfois jusqu'à 20 auteurs pour une seule victime. Ces viols étaient souvent commis en public et/ou sous les yeux des membres de la famille de la victime», détaille le rapport du Haut commissariat aux droits de l'homme et de la Mission des Nations unies en Centrafrique (Minusca).

«Les juridictions nationales ordinaires et la Cour pénale spéciale devront veiller à mener, en priorité, des enquêtes sur les violences sexuelles et les violences fondées sur le genre et assurer une protection aux victimes et aux témoins de ces violences», soulignent les enquêteurs.

«À cette fin, il conviendra de prévoir la nomination d'experts compétents pour apporter un soutien psychosocial aux victimes et aux témoins avant, pendant et après les procès», suggère cette enquête conduite entre mai 2016 et mars 2017.

Le rapport repose la question de savoir si les massacres ciblés, perpétrés par la Séléka contre les non-musulmans et les anti-Balakas contre les musulmans fin 2013-début 2014, ne constituent pas un début de génocide: «En raison de la nature des groupes ciblés par la Séléka (essentiellement des chrétiens et des animistes), la question d'établir l'intention de détruire ce groupe «en totalité ou en partie» pourrait être soulevée».

Quant aux exactions attribuées aux anti-Balakas, elles «soulèvent des faits pouvant faire l'objet d'enquêtes supplémentaires pour savoir si les actes commis, les groupes ciblés et l'intention de leurs auteurs étaient suffisants pour constituer le crime de génocide»...»Nous sommes intervenus pour éviter un génocide», confiait à l'AFP un haut-responsable français en 2016, traumatisé par le souvenir du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.