Comprendre la crise à Gaza en 4 questions

12/08/2014 20:54

Des manifestants palestiniens enflamment des pneus dans une banlieue de Jérusalem.

Des manifestants palestiniens brûlent des pneus dans une banlieue de Jérusalem.Photo :  Ammar Awad / Reuters    

Le Proche-Orient s'enflamme à nouveau. L'armée israélienne mène sa troisième opération majeure dans la bande de Gaza depuis 2006. Risque-t-on d'assister à une nouvelle Intifada? Jusqu'où ira cette crise? Décryptage.

L'escalade est survenue après l'enlèvement et le meurtre des trois adolescents israéliens, suivis de l'assassinat, dans ce qui semble être des représailles, d'un jeune Palestinien. 

Depuis, les morts se multiplient de part et d'autre, tandis que la communauté internationale assiste impuissante à ce regain de tensions.

Le journaliste Luc Chartrand, interrogé dans le cadre de l'émission Désautels le dimanche, et Julien Saada, directeur adjoint de l'Observatoire sur le Moyen-Orient de la Chaire Raoul-Dandurand, en entrevue à l'émission 24/60, reviennent sur les origines de la crise.    

1. Pourquoi l'escalade?    

Le président israélien Benyamin Nétanyahou a réagi d'une façon très agressive à l'enlèvement des trois adolescents, croit Luc Chartrand.

« À la manière du cyclope qui se trouve aveuglé par la situation, il a lancé une opération, qualifiée de « punition collective » par Amnistie internationale [...] qui a conduit à l'arrestation de plus de 500 Palestiniens.

Pendant les opérations de recherche, il y a eu 5 ou 6 morts palestiniens et des maisons détruites. 

Cette colère exprimée par Nétanyahou et son gouvernement a été assez saisissante; à partir de là s'est enclenché un cycle de colère chez les Palestiniens, qui a dégénéré à son tour. »    

Selon Luc Chartrand, le fait qu'on s'en est pris à de jeunes innocents a suscité une grande émotion, mais aussi une « explosion de sentiments racistes » de part et d'autre, avec des appels au meurtre sur les réseaux sociaux et un climat de peur qui s'est installé entre les deux communautés.    

2. Les modérés dans les deux camps sont-ils prisonniers des extrémistes?    

« Ils disent tous vouloir la paix, Palestiniens et Israéliens », souligne Luc Chartrand. « Par contre, dans la pratique, on s'aperçoit que les extrémistes prennent facilement le haut du pavé lorsque des incidents éclatent.

 Le Hamas, qui prône la destruction d'Israël, gagne en popularité chez les Palestiniens aussitôt qu'il y a des incidents comme ceux auxquels on assiste. » 

« La population palestinienne oscille entre le désir de faire la paix et le désir d'imposer la ligne dure à chaque fois qu'il y a un incident. » - Luc Chartrand

« C'est la même chose du côté israélien : les événements des derniers jours font monter la popularité des politiciens les plus radicaux à droite du spectre politique, comme La Maison juive, de Naftali Bennett », affirme le journaliste.    

Les deux dernières opérations de l'armée israélienne à Gaza, Pilier de défense (novembre 2012) et Plomb durci (décembre 2008-janvier 2009), déclenchées en réponse aux tirs de roquettes du Hamas, ont fait des centaines de morts du côté palestinien.    

Des partisans du Hamas manifestent contre l'enlèvement et l'assassinat d'un adolescent palestinien et contre les attaques israéliennes de la bande de Gaza, le 4 juillet 2014, au camp de réfugiés de Jabalya.

Des partisans du Hamas manifestent contre l'enlèvement et l'assassinat d'un adolescent palestinien et contre les attaques israéliennes de la bande de Gaza, le 4 juillet 2014, au camp de réfugiés de Jabalya.

Photo :  GI/MAHMUD HAMS/AFP    

3. Quelle est la position palestinienne?    

Selon Julien Saada, la situation s'est détériorée du côté palestinien au cours des dernières années. « On a une Palestine qui est divisée en deux, avec le Hamas d'un côté [...] et le Fatah de l'autre.

Imaginez la position [du président de l'Autorité palestinienne] Mahmoud Abbas, qui, d'une part, dépend de l'aide internationale, et doit donc être proche des Israéliens, mais en même temps, doit être proche de sa base palestinienne, qui reproche au Fatah de faire la police pour les Israéliens. »    

« On est dans une situation impossible, dans un contexte de Moyen-Orient qui a complètement muté depuis le printemps arabe, et où la Palestine reste une cause centrale, mais plus aussi importante qu'avant. »         - Julien Saada, directeur adjoint de l'Observatoire du Moyen-Orient à l'UQAM

Le Hamas pourrait avoir intérêt à susciter les conflits ou du moins à s'en servir pour affirmer sa puissance, pense le chercheur.

« Il ne faut pas oublier qu'un des choix géopolitiques majeurs du Hamas, qui a été une erreur pour le mouvement, a été de se désolidariser de Bachar Al-Assad en plein conflit syrien, en pensant qu'une nouvelle alliance était en train de se créer avec l'Égypte des Frères musulmans, qui pourrait soutenir le Hamas [...].

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Les Frères musulmans sont tombés et Al-Sissi est revenu au pouvoir. L'Égypte maintient une coopération sécuritaire avec Israël et Al-Assad est toujours au pouvoir en Syrie. »    

4. Risque-t-on d'assister à une nouvelle Intifada?    

Luc Chartrand ne pense pas qu'il y aura un nouveau soulèvement.

« La population palestinienne est très lasse. Les Palestiniens n'ont pas envie de se remettre dans une situation d'émeutes quotidiennes qui va durer des années, pendant lesquelles la répression sera terrible et l'économie va s'effondrer.

Il n'y a pas d'enthousiasme pour se relancer dans ce genre de trouble généralisé, malgré les appels au soulèvement. »    

Julien Saada est du même avis. « Les Palestiniens sont frustrés et en colère en raison de la situation politique », croit-il.

« Une différence importante avec les premières Intifadas, c'est qu'on avait une unité politique représentée par Yasser Arafat.

C'était un soulèvement populaire, mais il y avait aussi un levier politique pour M. Arafat, au moins pour avoir l'opinion publique internationale de son côté, avec cette fameuse image des enfants armés de pierres contre un char. »    

  • La première Intifada a commencé en décembre 1987, pour protester contre l'occupation israélienne des Territoires palestiniens. Elle a pris fin en 1993 avec la signature des accords d'Oslo, qui ont posé les bases d'un gouvernement palestinien autonome.
  • La deuxième Intifada a débuté en septembre 2000, après la visite d'Ariel Sharon sur l'Esplanade des Mosquées. Elle a pris fin en 2005, avec le désengagement israélien de la bande de Gaza.

«  Comme chaque fois, ça va s'éterniser et on va parler de cessez-le-feu. Mais la situation restera bloquée. » - Julien Saada, directeur adjoint de l'Observatoire du Moyen-Orient à l'UQAM



Le journaliste Luc Chartrand était interviewé par Bernard Faucher à l'émission Désautels le dimanche, le 6 juillet 2014, et Julien Saada, directeur adjoint de l'Observatoire sur le Moyen-Orient de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l'UQAM, par Sébastien Bovet à l'émission 24/60 le 9 juillet 2014.