Décapitations en Arabie Saoudite : comment la charia transforme-t-elle la société ?

07/09/2014 22:08

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Alors que la mise à mort du journaliste américain James Foley suscite l'émotion, les décapitations légales se multiplient en Arabie Saoudite. Mathieu Guidère nous explique comment la loi islamique régit la société saoudienne dans son ensemble. 

                                                    Crédits photo : MAHMUD KHALED/AFP

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Mathieu Guidère est islamologue, il enseigne à l'université de Toulouse 2 où il est titulaire de la chaire d'islamologie et pensée arabe depuis 2011. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le monde arabe et l'islam dont le dernier Sexe et Charia (Ed. du Rocher, mai 2014)


FigaroVox: Quatre Saoudiens, condamnés à mort pour trafic de drogue, ont été décapités au sabre lundi 18 août à Najrane, dans le sud-ouest de l'Arabie saoudite.

Ces décapitations portent à 32 le nombre d'exécutions en Arabie saoudite depuis le début de l'année, selon un décompte de l'AFP.

Ces exécutions sont-elles liées à la charia qui est appliquée de manière rigoriste dans la péninsule arabique?

Mathieu Guidère: La charia désigne en théorie un ensemble de prescriptions et de normes théologiques ayant donné lieu, dans la pratique, à des dispositions légales et juridiques. Ses deux sources principales sont le Coran et le Hadith (Traditions du prophète Mahomet).

Or, dans ces sources, il n'existe rien sur le trafic de drogue ni sur les sanctions concernant ce type de trafic, ce dernier étant inconnu à l'époque du Prophète.

C'est donc par extension, dit "qiyâs" (raisonnement analogique), que les jurisconsultes saoudiens appliquent la peine de mort aux trafiquants de drogue. La peine capitale fait partie de ce qu'ils appellent les "hudûd Allah", c'est-à-dire les "limites fixées par Dieu" alors même qu'elles sont fixées par les théologiens qui font la charia.

Car il s'agit, toujours en définitive, d'une interprétation de nature humaine de prescriptions perçues comme divines.

Tous ces théologiens sont bien évidemment étrangers à l'esprit des Lumières qui a donné lieu à la philosophie des droits de l'Homme, et c'est pourquoi la question de la compatibilité de certaines parties de la charia avec ces droits fondamentaux reste posée aujourd'hui encore de façon récurrente et aiguë.

Est-ce l'interprétation de la loi islamique par la justice saoudienne ou bien l'essence même de la charia qui fait de l'Arabie saoudite l'un des pays les moins respectueux des droits de l'Homme?

La charia en soi n'est rien d'autre qu'un ensemble de règles issues d'interprétations diverses de théologiens concurrents qui ont formé, au fil des siècles, les principales écoles juridiques que nous connaissons aujourd'hui. Il existe ainsi quatre écoles juridiques chez les musulmans sunnites et trois écoles juridiques chez les musulmans chiites.

Par exemple, l'école juridique majoritaire au Maghreb est l'école sunnite "malékite" que l'on doit à un théologien de Médine appelé Malek ibn Anas (711-795). Ainsi, l'application de la loi islamique dépend de l'interprétation propre à l'école juridique en vigueur sur le territoire musulman considéré. Celle qui domine en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe est issue de l'école dite "hanbalite", du nom de son fondateur l'imam Ahmed ibn Hanbal (780-855), mais avec des influences salafistes fortes, dues à un autre théologien médiéval, Ibn Taymiyya (1263-1328) et à un réformiste du XVIIIe sicèle, Ibn Abd Al-Wahhab (1703-1792).

Tous ces théologiens sont bien évidemment étrangers à l'esprit des Lumières qui a donné lieu à la philosophie des droits de l'Homme, et c'est pourquoi la question de la compatibilité de certaines parties de la charia avec ces droits fondamentaux reste posée aujourd'hui encore de façon récurrente et aiguë.

Dans le royaume saoudien, la loi islamique est entrée progressivement en vigueur à partir des années 1930. Peut-on dire que désormais elle concerne tous les aspects de la vie du pays?

Absolument. La charia concerne en Arabie la quasi totalité des aspects politiques, économiques, sociaux et culturels.

Cela va du droit de la famille (mariage, divorce, adoption, héritage) qui est strictement soumis aux normes de la charia, jusqu'au droit commercial (vente, achat, contrats) dont la conformité à la charia est contrôlée par le "Comité des oulémas", en passant par la finance islamique où les activités bancaires sont soumises à l'avis d'un "Shariah Board" (Conseil en charia) qui interdit notamment toute usure ou taux d'intérêt.

Mais il est vrai qu'en Occident, seule la partie pénale de la charia (peine capitale, amputation, lapidation, etc.) est connue en raison de son caractère anachronique et inhumain.

En juin dernier, le Premier ministre irakien déclarait «tenir l'Arabie saoudite pour responsable des aides financières et morales que les groupes insurgés de l'Etat islamique reçoivent". Quelle est le lien entre le jihadisme international, l'Arabie saoudite et la charia?

Grâce aux pétrodollars et à l'attractivité spirituelle des Lieux Saints de l'Islam (La Mecque et Médine), l'Arabie saoudite a pu rapidement diffuser sa pratique de l'islam et promouvoir, à travers un vaste réseau de missions et d'oeuvres de charité, une version bien plus rigoriste et militante de l'islam.

Au-delà de la rivalité millénaire entre l'Arabie et l'Irak, c'est bien la stratégie missionnaire saoudienne qui est en cause aujourd'hui. Il faut savoir que l'islam saoudien, d'inspiration salafiste et wahhabite, était loin d'être dominant au début du vingtième siècle. Il était même minoritaire, voire marginal dans beaucoup de régions du monde musulman, face au soufisme notamment en Afrique et en Asie.

Mais grâce aux pétrodollars et à l'attractivité spirituelle des Lieux Saints de l'Islam (La Mecque et Médine), l'Arabie saoudite a pu rapidement diffuser sa pratique de l'islam et promouvoir, à travers un vaste réseau de missions et d'oeuvres de charité, une version bien plus rigoriste et militante de l'islam.

C'est cette version qui a donné naissance au jihadisme international, d'abord à la faveur de la guerre en Afghanistan contre les Soviétiques dans les années 1990, puis des autres guerres au Moyen-Orient dans les années 2000.

Aujourd'hui, paradoxalement, la quasi totalité des groupes jihadistes proclament comme objectif ultime de leur combat l'instauration de la charia au sein d'un "Etat islamique", et considèrent l'Arabie saoudite comme un ennemi parce qu'à leurs yeux, elle n'applique pas assez rigoureusement la charia. Ironie de l'Histoire. C'est ce qui explique d'ailleurs la condamnation récente de l'Etat islamique en Irak par le grand Mufti d'Arabie saoudite et son appel à le combattre.

Le gouvernement saoudien a affirmé sa volonté, en 2010, de codifier la charia afin de rendre «la justice plus lisible». Peut-on envisager sérieusement une amélioration de l'Etat de droit en Arabie saoudite?

Le noeud gordien demeure la question du lien entre le religieux et le politique : tant que ce noeud ne sera pas tranché, les "droits humains" auront peu de poids face aux "droits divins" en Arabie comme ailleurs dans le monde musulman.

La charia ne se présente pas aujourd'hui sous forme de "codes" (civil, pénal, commercial, etc.) comme en France, elle est toujours sous forme de jurisprudence et reste fortement marquée par les avis théologiques émis par le Comité des oulémas saoudiens.

Il y a eu dans le passé, sous le Califat ottoman, des tentatives de codification de la charia (vers 1850), mais cette entreprise a été partielle et finalement avortée, sous la pression des législations occidentales bien plus appropriées aux évolutions sociétales et technologiques contemporaines.

De plus, l'expérience montre que toute tentative de modernisation de la charia suscite, par ricochet, une réaction des milieux religieux et des franges conservatrices d'une société tribale qui est encore très pratiquante, ce qui limite de facto la portée des entreprises réformistes gouvernementales.

En réalité, on le sait, le noeud gordien demeure la question du lien entre le religieux et le politique: tant que ce noeud ne sera pas tranché, les "droits humains" auront peu de poids face aux "droits divins" en Arabie comme ailleurs dans le monde musulman.