Ebola : virus, biomédecine et sorciers

18/08/2014 17:21

Où l'on voit que les mesures sanitaires chargées de lutter contre les épidémies de fièvre hémorragique à virus Ebola ne produisent pas seulement les effets escomptés et bouleversent les croyances des populations touchées.

Les contraintes sanitaires imposées par les autorités nationales et internationales lors d'épidémies de fièvres hémorragiques à virus Ebola, comme celles survenues au Congo dans la Cuvette ouest en 2003, conduisent, au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs-cultivateurs concernées, à « un profond bouleversement des rapports sociaux 'normaux', mais aussi des rapports avec l'écosystème naturel, biologique et fantasmagorique », assure Alain Epelboin.

Un système de prévention parfois contre-productif, à l'arrivée ?

« En tout état de cause, les mesures déployées (interdiction des déplacements, des rassemblements et des contacts physiques lors des salutations, modification des rituels mortuaires, ressources protéiques de base interdites ou suspectes, proscription des contacts physiques avec les patients et les cadavres...) vont à l'encontre des habitudes et des croyances », estime le même expert.

Et de poursuivre : « Les effets positifs des actions fondées exclusivement sur le modèle virologique, mais ignorant les modèles autochtones d'interprétation du malheur, ne sont pas directement perceptibles par la population.

Ils laissent ainsi le champ libre aux tenants des sciences africaines, à d'autres modèles d'interprétation de la maladie et à des usages sociaux très divers du malheur ».

Le modèle explicatif scientifique, pour ne pas dire « blanc », est perçu comme « un savoir parmi d'autres, en concurrence non seulement avec 'ignorance', mais avec les savoirs et les pouvoirs des sciences africaines et des livres révélés ».


Résultat :

Une situation quasi-schizophrénique où la cohabitation, entre ces systèmes de pensée vire parfois à l'affrontement meurtrier comme en février 2003, dans la Cuvette Ouest de la République du Congo (district de Kellé)

Quatre enseignants de la localité,accusés de se livrer à des pratiques 'mistik' (c'est-à-dire à des rites occultes dans l'objectif de tuer des personnes par sorcellerie, pour acquérir pouvoirs et richesses), des pratiques combinant culte rosicrucien1 et culte nzobi,ont été lynchés par une foule comprenant de nombreux élèves, excitée par les dénonciations de tradipraticiens locaux, et vraisemblablement par leurs adversaires politiques.

Les personnes massacrées étaient membres du PCT2, le parti quiavait gagné les dernières élections locales ! ».  Au-delà de croyances sincères, l'irruption du malheur est toujours l'occasion d'usages sociaux intéressés permettant à certains individus peu scrupuleux de préserver,d'acquérir ou de recouvrir un pouvoir politique, économique, religieux.

Autre exemple, ces hommes armés qui ont attaqué un centre d'isolement pour malades du virus Ebola à Monrovia, la capitale du Liberia, provoquant la fuite de 17 patients, a-t-on appris dimanche de sources concordantes. "Ils ont cassé les portes et ont pillé les lieux.

Les malades ont tous fui", a affirmé Rebecca Wesseh, un témoin de l'incident survenu dans la nuit de samedi à dimanche.

Ses propos ont été confirmés par des habitants et le secrétaire général des travailleurs de la santé au Liberia,George Williams.

Selon M. Williams, 29 malades d'Ebola étaient admis dans le centre, où ils suivaient des traitements préliminaires avant leur évacuation dans un hôpital. Une incertitude demeurait toutefois sur le nombre de patients en fuite.

 "Ils étaient tous testés positifs à l'Ebola", a-t-il affirmé.

Des jeunes, armés de gourdins sont entrés de force dans le lycée "Parmi ces 29 malades, 17 ont fui hier (lors de l'assaut).

Neuf sont morts il y a quatre jours et trois autres ont été hier (samedi) emmenés de force par leurs parents" vers une destination inconnue, a-t-il précisé.

"Mon fils a été emmené ici (dans le centre) il y a quatre jours. Chaque jour, je viens le voir et on me dit qu'il va bien. Ce matin, la sécurité m'a dit que je ne pouvais entrer parce que le camp avait été attaqué", a raconté un vieil homme, Fallah Boima, à l'AFP.

"Je ne sais pas où il est et je suis désorienté. Il ne m'a pas appelé depuis qu'il a quitté le centre. Toutes les infirmières sont parties. Est-ce que je saurai où se trouve mon fils ?", a-t-il ajouté.

1/ Le mot « Rose-Croix » désigne des associations à caractère ésotérique. D'où l'adjectif rosicrucien.
2/ Parti congolais du travail.

B.SOBKOWIAK