ETAT ISLAMIQUE: Le monde musulman se réveille enfin

09/09/2014 15:39

ETAT ISLAMIQUE: Le monde musulman se réveille enfin ' Histoire de la Fin de la Croissance ' Scoop.it

 tempsreel.nouvelobs.com 

Après les pays du Golfe, c'est au tour de la Ligue arabe de se dire en faveur d'une solution globale pour lutter contre les djihadistes.Face à la menace des djihadistes de l'Etat islamique (EI), c'est tout le monde musulman qui parle enfin d'une même voix.

Après avoir été longtemps complaisants à l'égard des groupes radicaux, et fermé l'oeil sur le financement par des groupes privés des islamistes, les pays du Golfe, (l'Arabie saoudite et ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (le CCG), le Bahreïn, les Emirats, le Koweït, Oman et le Qatar) se sont dit décidés à "agir sérieusement" et l'organisation de la Ligue arabe à "prendre toutes les mesures pour combattre le terrorisme au niveau politique, sécuritaire et idéologique".

S'il n'est pas encore clair qu'ils agiront dans le cadre de la coalition internationale initiée par Barack Obama, les pays arabes sont officiellement prêts à coopérer de manière directe ou indirecte.

C'est un véritable changement de cap, notamment de la part des pays du Golfe, mus par la crainte de voir l'EI prendre pied à quelques kilomètres de leurs territoires. "Il y a eu un certain retard à l'allumage.

Quand EIIL [Etat islamique en Irak et au Levant, ancien nom de l'EI, NDLR] s'est installé en Syrie, l'objectif des pays du Golfe à l'époque était d'affaiblir la présence iranienne, via le Hezbollah, en Syrie.

Et d'essayer de casser l'alliance entre Bachar al-Assad et l'Iran, l'ennemi numéro 1", rappelle Fatiha Dazi-Heni, chercheure spécialiste des pays du Golfe à l'Irsem (Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire).

"Le roi d'Arabie Saoudite avait donné carte blanche à Bandar ben-Sultan, le fameux ancien chef des renseignements saoudiens, pour cette mission. Bandar, connu comme le loup blanc, n'a, alors, pas hésité à entretenir des liens indirects avec des groupes radicaux.

Sa stratégie a été un échec et il s'est fait virer. Ce n'est qu'à partir de ce moment-là, après des discussions entre le Ministre de l'Intérieur, le prince Mohamed ben-Nayef, au cœur de la lutte anti-terroriste dans le royaume, et Washington, que l'Arabie Saoudite a changé de fusil d'épaule, jusqu'au point d'accepter l'idée que l'Iran joue un rôle".

Une présence arabe indispensable

C'est qu'aujourd'hui, les terroristes ont réveillé de très mauvais souvenirs chez les Saoudiens qui ont connu entre 2003 et 2006 une vague d'attentat attribués à Al-Qaïda.

Plus d'un millier de Saoudiens sont enrôlés avec l'EI et la menace qu'ils font peser est de plus en plus pressante.

L'Arabie saoudite a massé près de 30.000 troupes dans le nord du pays à la frontière irakienne.


La participation des pays arabes est primordiale", assure Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes et auteur de "Le tsunami arabe" (Fayard), "Il faut que les arabes, les musulmans, les sunnites se lèvent pour combattre l'EI et rééditer l'opération de 2007 quand le général Petraus avait mobilisé les tribus contre al-Qaïda. C'est une opération de cette nature qu'il faut avoir pour couper l'herbe sous le pied des djihadistes et dire au monde que ce n'est pas un combat des chrétiens contre les bons musulmans mais un combat planétaire contre la barbarie."

De son côté, la Ligue arabe, qui traîne une réputation de coquille vide, impuissante à résoudre les crises régionales, a retrouvé un peu de vigueur à la faveur de la crise syrienne, en excluant le régime de Damas. Elle souhaite désormais apparaître en première ligne.

L'accord de principe pour une "coalition mondiale" est, semble-t-il, acquis. Ce qui d'ores-et-déjà offre une légitimité aux forces occidentales. Reste à savoir ce que les uns et les autres peuvent apporter à Barack Obama, qui n'a eu de cesse de leur demander leur aide.

Un soutien militaire limité mais du renseignement

Les observateurs s'accordent à dire que les frappes aériennes des Américains ne seront pas suffisantes pour détruire l'EI. Dans la mesure où les Etats-Unis et les pays Occidentaux ont formellement exclu la présence de troupes au sol, les pays arabes peuvent-ils s'y coller ? "Il est évident que la participation d'éléments de renfort d'un ou deux pays du Golfe est quasi certaine, bien qu'elle soit faible", estime Fatiha Dazi-Heni, "mais je vois mal l'Arabie Saoudite y aller.

Les Saoudiens s'en tiendront aux troupes qu'ils ont massés à la frontière". Antoine Basbous n'est pas loin de penser la même chose : "Je vois très peu de pays de la région participer à cette coalition.

D'abord parce qu'il y a une telle proximité dans l'idéologie djihadiste avec certaines sociétés que l'on risque de voir les soldats retourner leurs armes et se ranger du côté des djihadistes. Ensuite parce qu'il ne faudrait pas apparaître comme trop solidaire des Etats occidentaux, de l'Iran ou de Bachar al-Assad."

Pour Fatiha Dazi-Heni, les Emirats Arabes Unis ou le Qatar pourrait engager des moyens militaires. "Ils ont déjà participé à la coalition en Libye contre Mouammar Kadhafi et il semblerait que les Emirats Arabes Unis souhaitent endosser ce rôle de hard power du Golfe" mais relativise : "Militairement, ils sont dépendants du matériel et du savoir-faire occidental."

Les pays de la région peuvent surtout apporter une aide précieuse dans le domaine du renseignement militaire. "Quatre pays voisins sont performants dans ce domaine : la Jordanie, le Kurdistan, la Turquie et l'Arabie Saoudite", estime Antoine Basbous, qui précise que la mère du roi de l'Arabie Saoudite est originaire d'une tribu puissante, les Shummar, implantée en Syrie, en Irak, en Jordanie et en Arabie Saoudite. "Ces réseaux tribaux peuvent servir", juge le spécialiste.

"La Turquie quant à elle peut coopérer avec les Occidentaux pour contrôler ses frontières et empêcher les transits suspects. Elle peut aussi prêter ses bases militaires, les mêmes qui avaient servi en 1991 pour protéger les zones kurdes de l'aviation de Saddam Hussein."

Armer les groupes alliés sur le terrain

Les interventions directes semblent limitées. En Irak, les Etats-Unis ont pu s'appuyer sur les combattants peshmergas kurdes pour reprendre certaines places fortes dont s'étaient emparées l'EI. La coalition peut également s'appuyer sur l'armée régulière irakienne, bien qu'elle ait jusqu'ici fait preuve d'amateurisme. Qu'en est-il en Syrie ? Les rebelles modérés sont en position de faiblesse, et le seul allié potentiel de poids est Bachar al-Assad. Une hypothèse rejetée avec force par Washington et Paris. "Aujourd'hui, on doit soutenir l'ASL, l'armée syrienne libre", estime Antoine Basbous.

Elle peut jouer le rôle des peshmergas en Irak, combattre Assad et l'EI. C'est notre seul partenaire. D'autant plus, qu'en début d'année, toutes les brigades de l'ASL se sont liguées pour chasser l'EI de toute la frontière avec la Turquie jusqu'à Raqqa.

Ils sont en mesure de le refaire, cette-fois ci, il va falloir saisir cette opportunité. Il ne faut pas oublier que ces gens-là se battent depuis trois ans et demi à la fois contre Bachar et l'EI et sont orphelins de parrains."

Comment ? "Il faut leur livrer de l'armement qualitatif sous bon contrôle, des armes anti-chars, des munitions, payés par les pays du Golfe, de l'argent et surtout des conseillers pour les structurer, explique Antoine Basbous. Ils seront les fantassins dans une guerre dans laquelle les Occidentaux maîtriseront l'espace aérien."

Influencer les tribus sunnites

Si la présence des pays arabes est si indispensable, c'est surtout pour leur "légitimité religieuse". "L'Arabie Saoudite a un certain nombre de cheikh [autorité religieuse, NDLR] auxquels elle peut faire appel pour contrer le message idéologique de l'EI et dénoncer leur barbarie", explique Fatiha Dazi-Heni.

Déjà dimanche, le grand mufti d'Arabie Saoudite, plus haute autorité religieuse, a décrit l'EI comme un groupe "agressif et oppressif" qui "fait couler le sang". Lundi, c'est le cheikh d'Al-Azar en Egypte, l'une des plus prestigieuses institutions de l'islam sunnite qui a qualifié de "criminels" les combattants de l'EI qui "souillent l'image de l'islam et des musulmans".

Par ailleurs, les Saoudiens peuvent s'impliquer encore plus en profondeur pour faire pression sur les tribus sunnites en Irak. Financées par les pays du Golfe, elles se sont ralliées à l'origine aux combattants de l'EI pour faire tomber le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki.

Cette alliance de circonstances pourrait se défaire aussi rapidement qu'elle s'est construite. "Les tribus sunnites sont une denrée précieuse. Les pays du Golfe doivent intervenir en les finançant pour qu'elles se soulèvent contre l'EI.

Plusieurs éléments peuvent favoriser cette stratégie : ces tribus n'ont pas beaucoup de conviction et s'offrent au plus offrant. Aussi, elles ont souffert de la prise de contrôle de leur territoire par l'EI. La tribu de Chaïtate a perdu près de 700 hommes, décapités, pendus, ou encore crucifiés", juge Antoine Basbous qui estime que les tribus sunnites sont en train de "se remobiliser dans l'ouest de l'Irak". Comme en 2007 contre Al-Qaïda.

Sarah Diffalah - Le Nouvel Observateur