Israël: «Bordure protectrice», coup dur pour les partisans de la paix

18/08/2014 09:26

par Marc Etcheverry pour RFI

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Une manifestante lors d'un rassemblement en faveur de la paix, place Rabin à Tel-Aviv, le 26 juillet 2014.AFP PHOTO / THOMAS COEX


Lancée le 8 juillet dernier, l'opération « Bordure protectrice » israélienne a jusqu'ici causé la mort de près de 2 000 Palestiniens et de 67 Israéliens. En un peu plus d'un mois de combats entre Tsahal et le Hamas, seules deux trêves - dont l'une est toujours en vigueur - ont permis aux populations de trouver une once de répit.

Et dans le vacarme des armes, les voix des partisans de la paix peinent à trouver de l'écho.

Samedi 9 août, Tel-Aviv. Une foule se réunit place Rabin avec un mot d'ordre : « Changer de direction ». Ils sont deux cents, tout au plus. Ils auraient pu être des milliers.

Ces partisans de la paix, qui souhaitent une autre voie que celle des armes qui prévaut à Gaza, ont bravé l'interdiction des autorités.

Trop dangereux, avait pourtant averti la police locale : tout rassemblement de plus de 1 000 personnes peut être une cible de choix pour les roquettes du Hamas. Des roquettes tirées alors par dizaines chaque jour depuis l'enclave palestinienne.

Il s'agit là, pour beaucoup, d'un prétexte. A la vérité, la situation s'est tendue. Les mouvements d'extrême droite multiplient les intimidations, et là serait le véritable risque.

« Ces intimidations sont plus importantes qu'elles ne l'étaient par le passé, aussi bien à l'égard d'Arabes qui sont victimes d'agressions plus nombreuses, qu'à l'égard de juifs », confirme Alain Rozenkier, fondateur de l'ONG European Jewish Call for Reason, une organisation de sensibilisation, en Europe, sur la question de la paix au Proche-Orient. Il était, fin juillet, en Israël et cette recrudescence l'a frappé.

Le phénomène n'est pourtant pas nouveau : ces dernières années, des groupuscules fondamentalistes juifs commettaient déjà de nombreuses agressions et profanations de lieux de cultes chrétiens ou musulmans en signant leurs actes d'un cinglant « Le Prix à payer » (« Tag Mehir » en hébreu). Mais ces actes, de l'avis de beaucoup, ont pris des proportions plus alarmantes.

« Droitisation »

Cette tension n'est pas fortuite. On peut aisément avancer un phénomène « d'union sacrée », qui se vérifie somme toute partout en temps de crise.

Mais la réalité est plus complexe. Ce climat favorable à tous les excès découle aussi d'une « droitisation » de la société israélienne, particulièrement prégnante depuis le début de l'offensive de Tsahal à Gaza.

« Il y a une forme d'unanimisme qui est assez inquiétante pour moi », analyse Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d'Israël en France.

Les derniers sondages lui donnent raison : ainsi, une étude parue à la toute fin juillet, nous apprenait que 95 % des juifs israéliens soutenaient l'offensive à Gaza. Seuls 4 % la jugeaient disproportionnée.*

« Il y a une lassitude vis-à-vis de la situation, poursuit l'ancien diplomate, car on n'arrive pas à mettre un terme aux tirs de roquettes.A cela se sont ajoutés un étonnement effrayé face à la découverte de l'ampleur du problème des tunnels, et une certaine exaspération qui s'est traduit par ce sentiment, profond et diffus, "qu'il faut en finir" ».

Renoncement

Face à cela, il y a le renoncement. Renoncement d'abord du politique. La gauche sioniste est invisible. Pour Eli Barnavi, elle a même « largement perdu l'initiative et le contrôle de la rue ». Elle est également dépourvue de leaders charismatiques à même de faire contrepoids au Likoud et à ses alliés de l'extrême droite.

Renoncement peut être également des formations pacifistes jadis en pointe de la lutte anti-occupation. Là aussi, une forme de lassitude semble s'être installée. « Quand il y a de l'espérance, la capacité à mobiliser s'en trouve renforcée », constate amèrement Alain Rozenkier.

L'heure n'est en tout cas plus aux manifestations monstres qui avaient pris forme dans le sillage de la Première Intifada, en 1987. L'espérance suscitée par les accords  d'Oslo, six ans plus tard, n'est plus qu'un lointain souvenir.

« Le point de rupture, c'est la période allant des accords de 1993 à la Seconde Intifida [septembre 2000], en passant par l'échec de Camp David », explique Karine Lamarche, spécialiste du mouvement anti-occupation israélien. Le soulèvement palestinien et la campagne d'attentats qui a suivi, au début des années 2000, ont frappé l'opinion publique israélienne, et entamé le crédit de ceux qui appelaient à une solution négociée.

Galaxie de mouvements

Le « camp de la paix » est historiquement morcelé, chaque mouvement portant ses revendications et ayant son propre champ d'action : on y retrouve des formations politiques comme les socialistes sionistes du Meretz, ou les communistes non sionistes juifs et arabes du Hadash, des composantes extraparlementaires comme Gush Shalom (Bloc pour la paix), des mouvements de rapprochements israélo-palestiniens et de sensibilisation comme le Forum des familles israéliennes et palestiniennes victimes du conflit, d'anciens soldats et militants des deux bords présents au sein des Combattants pour la paix, des associations de défense des droits de l'homme comme B'Tselem,  ou encore d'autres qui se battent sur le terrain juridique contre les expropriations. En marge ou au cœur de ces mouvements s'inscrivent également des personnalités de la vie culturelle israélienne telles que le poète Amos Oz, les écrivains David Grossman et A. B. Yehoshua, ou encore le cinéaste Amos Gitai.

Une véritable galaxie.

Tous ne sont pas des « pacifistes » pur jus. Et la question palestinienne n'est pas abordée par le même prisme. Celui de l'intérêt d'Israël rencontre un succès certain.

Le mouvement La paix maintenant, créé par d'anciens officiers de réserve et pilier du courant anti-occupation depuis sa création en 1978, avançait ainsi qu'il fallait « se libérer des territoires », alors qu'après 1967 et la guerre des Six jours, le terme de « territoires libérés » faisait florès en Israël.

« C'est un discours qui porte, confirme Karine Lamarche. Tout discours sur le droit des Palestiniens, qu'il s'agisse de droit international ou de droits de l'homme, n'a globalement qu'une portée extrêmement limitée à partir du moment où cet argument-là se retrouve face à l'argument sécuritaire israélien. »

Ces militants, fidèles aux institutions d'Israël - notamment à l'armée - tout en condamnant les politiques belliqueuses, font depuis plus de vingt ans l'objet de critiques des protestataires plus radicaux, qui considèrent par exemple que la position de « tirer puis pleurer », c'est-à-dire servir puis manifester dans le civil, est intenable.

« De toute façon, on ne peut pas demander aux gens d'être plus altruistes qu'ils ne sont, résume Alain Rozinkier. Cela participe plutôt d'un raisonnement gagnant-gagnant. »

Reprise des négociations

Aujourd'hui, tous arrivent quand même à se rassembler autour de deux revendications : l'arrêt des hostilités entre Tsahal et le Hamas et la reprise des négociations avec l'Autorité palestinienne, au point mort depuis des mois. Or avec la formation d'un gouvernement d'union nationale à Ramallah, entre le Fatah de Mahmoud Abbas et les islamistes du Hamas, des pourparlers sont inconcevables pour le Premier ministre Netanyahu et ses alliés.

« Ils ne voulaient pas discuter avec le nouveau gouvernement palestinien, car il y avait le Hamas, raille-t-on dans le " Camp de la paix ". Et que font-ils actuellement au Caire ? Ils négocient avec le Hamas ! »

Il est aussi des raisons d'espérer au sein même de l'opinion israélienne. C'est en tout cas ce que laisse entrevoir les derniers sondages.

Si de très nombreux Israéliens soutiennent « Bordure protectrice », ils seraient une forte majorité à penser toujours qu'une solution à deux Etats est la plus viable, et près de 53 % à estimer qu'il est temps de reprendre les négociations avec l'Autorité palestinienne.**


* Baromètre « Peace index » pour l'Institut israélien pour la démocratie et l'université de Tel-Aviv, 27 juillet 2014

* Sondage du 6 août publié par le journal israélien Haaretz