La Bolivie autorise le travail des enfants

01/09/2014 08:15

Par Frédéric Faux

Un garçon travaille comme cireur de chassures dans les rues de La Paz, en Bolivie, en janvier.

Un garçon travaille comme cireur de chassures dans les rues de La Paz, en Bolivie, en janvier. Crédits photo : © David Mercado / Reuters/REUTERS

Une nouvelle loi permet et encadre le travail infantile dès 10 ans. Mais elle risque aussi de l'encourager...Au pied des bureaux des services de la Défense de l'enfance, en plein centre de La Paz, le petit José Luis, 12 ans, se jette avec son torchon humide sur les pare-brise des voitures.

Il travaille là pour moins de 4 euros par jour, de 7 à 18 heures... en toute légalité.

Depuis le 6 août, date de l'entrée en vigueur du nouveau Code du travail pour les enfants et adolescents, ces derniers peuvent s'engager auprès d'un patron à partir de 12 ans, et même travailler à leur propre compte dès 10 ans.

Réagissant à cette première mondiale, l'Unicef a exprimé sa «préoccupation», et l'Organisation internationale du travail (OIT) a annoncé une enquête.

Mais en Bolivie, la nouvelle loi n'a guère suscité de débats tant ces enfants travailleurs font partie du paysage. À La Paz, à tous les coins de rue, ils cirent les chaussures, lavent les voitures, portent les colis, vendent des babioles le jour comme la nuit.

Une enquête réalisée en 2008 en a dénombré 848.000, âgés de 5 à 17 ans, soit plus d'un quart de cette classe d'âge.

Leur syndicat, l'Unatsbo, demandait depuis plusieurs années l'abaissement de l'âge légal du travail. Une revendication qui a abouti en décembre 2013 lorsque Evo Morales les a reçus au palais présidentiel. Pour le chef d'État bolivien, qui a lui-même œuvré très jeune comme gardien de troupeau, le travail des enfants permet aussi de développer leur «conscience sociale», s'il est bien encadré.

Dans la loi, les autorisations de travailler à 10 et 12 ans sont donc délivrées par la Défense de l'enfance, qui aura auparavant réalisé une enquête dans la famille.

À partir de 14 ans, l'adolescent salarié bénéficie par ailleurs des mêmes droits qu'un adulte, comme la sécurité sociale et le salaire minimum de 150 euros par mois.

Nike et portables

Pour Cynthia, représentante de l'Unatsbo à La Paz, il fallait même aller plus loin: «Les enfants devraient pouvoir travailler quand ils le veulent, affirme-t-elle.

Moi j'ai commencé à aider ma mère à 7 ans, et à 10 ans j'étais employée dans une imprimerie. Je travaille le matin, je vais à l'école l'après-midi. Cela m'a appris la discipline, et je peux m'acheter ce que je veux sans demander d'argent à ma mère.»

La jeune fille, aujourd'hui âgée de 17 ans, retrouve régulièrement d'autres jeunes travailleurs dans les «maisons d'accueil» gérées par la fondation La Paz. Isbel Flores, leur responsable, est également satisfaite de la nouvelle loi: «Bien sûr elle peut choquer les organisations internationales, mais elles ne connaissent pas le contexte bolivien, remarque-t-elle.

En aymara le mot travail n'existe pas, dans nos communautés tout le monde a un rôle, du plus jeune au plus âgé, le travail fait partie de la vie.»

Au pied de son bureau, les jeunes qui suivent des cours de danse ou d'anglais ne sont pas des gamins loqueteux mais des adolescents chaussés de Nike et équipés de portables.

«Ils n'ont pas besoin de travailler pour survivre, mais ils veulent améliorer leur style de vie, assure Isbel. Ils auront enfin droit au salaire minimum, ils seront protégés.»

Cette nouvelle loi, cependant, prend à rebours l'évolution récente de l'Amérique latine qui ne compte plus que 13 millions des 168 millions d'enfants travailleurs recensés par l'OIT. Récemment, le Mexique a remonté l'âge légal du travail à 15 ans, et le Chili à 16 ans.

En Bolivie, les fonctionnaires chargés d'appliquer la nouvelle loi doutent d'ailleurs eux-mêmes de son efficacité.

«Nous sommes censés faire une enquête et délivrer une autorisation dans les 72 heures mais nous n'en avons pas les moyens, déplore Marcelo Claros, directeur des défenseurs de l'enfance à La Paz. Rien qu'ici, nous avons 200.000 enfants qui travaillent. Dans le reste du pays, notre institution n'est présente que dans la moitié des communes.»

Or c'est dans cette Bolivie profonde que la situation des enfants est la plus critique. Ils sont employés sans aucun contrôle dans les briqueteries, les champs de cannes à sucre, les mines.

Le 19 août, la presse bolivienne a révélé qu'au moins 145 enfants s'échinaient dans le Cerro Rico de Potosi, qui fut à l'époque coloniale la mine la plus riche et la plus meurtrière du monde.

 «Un enfant immature qui reçoit un revenu va préférer mille fois travailler qu'étudier», déplore Marcelo Claros, qui craint que «la nouvelle loi ne promeuve encore plus le travail infantile.

Evo Morales est devenu ce qu'il est sans avoir étudié et en ayant travaillé enfant... Les autres petits Boliviens n'auront sûrement pas cette chance.»