Le calvaire des chrétiens de Mossoul

23/07/2014 07:10

Par CG avec AFP, publié le

Après avoir cru dans un premier qu'ils seraient épargnés, les chrétiens de la ville du nord de l'Irak tombée aux mains de l'Etat islamique le 10 juin, ont fui massivement la ville. Une nouvelle saignée dans une communauté installée en Irak depuis l'aube du christianisme.   

Le calvaire des chrétiens de Mossoul  

Une famille chrétienne a trouvé refuge dans l'église de Telkaif près de Mossoul, le 20 juillet  2014 après avoir fui la ville sous la menace de l'Etat islamique.Reuters/str


"Nous avons été leurrés, car au début ils ne nous ont pas menacés", explique le père Emmanuel Kelou, qui était à la tête de l'Eglise de Mossoul, et qui a fui la ville.

Dans un premier temps, après leur prise de contrôle de Mossoul, le 10 juin, les djihadistes de l'Etat islamique (EI, ancien EIIL) leur ont accordé une paix relative.

Mais jeudi 17 juillet, les djihadistes ont donné quelques heures aux chrétiens pour quitter les lieux, selon le patriarche chaldéen et des témoins avant de les contraindre à fuir en les menaçant de mort. 

Une annonce dénoncée lundi par l'Organisation de la coopération islamique (OCI), qui représente 57 pays musulmans, "comme un crime intolérable".  

Une communauté chrétienne divisée par trois

L'Irak abrite l'une des plus anciennes communautés chrétiennes d'Orient (chaldéens, syriaques catholiques et syriaques orthodoxes) forte de quelque 1,2 millions de personnes en 1987.

En raison des violences meurtrières qui ont secoué le pays depuis l'invasion américaine en 2003, des centaines de milliers d'entre eux ont pris le chemin de l'exil. ils ne sont plus aujourd'hui que 400.000 sur l'ensemble du territoire, dont la moitié dans la province de Ninive, dont Mossoul est la capitale. 

Le patriarche chaldéen Louis Sako évalue à 35.000 (60.000 en 2003) le nombre de chrétiens présents à Mossoul avant le début de l'offensive de l'EI. 

Une partie des chrétiens de Mossoul a trouvé refuge à Qaraqosh, une ville de 45 000 habitants à une trentaine de kilomètres de Mossoul.

Les chrétiens de cette petite ville s'étaient aussi enfuis, le 25 juin, vers le Kurdistan tout proche, avant de revenir trois jours plus tard dans leur ville où les peshmergas (combattants) Kurdes ont fait fuir les djihadistes, comme le décrivait le correspondant de L'Express sur place. 

Familles chrétiennes à Erbil au Kurdistan, le 26 juin 2014.     

Familles chrétiennes à Erbil au Kurdistan, le 26 juin 2014. Reuters/str

Un monastère vidé de ses moines

A Mossoul également, certains chrétiens étaient revenus chez eux après la prise de contrôle de la ville, rassurés par une quasi absence d'attaques contre leurs coreligionnaires restés sur place. De nombreux témoignages faisaient état d'un contrôle relativement lâche de Daech (l'acronyme de l'EI en arabe) sur la cité d'un million d'habitants. 


Mais le vendredi 18 juillet, des messages relayés depuis les haut-parleurs de plusieurs mosquées ont intimé aux chrétiens de se convertir à l'islam ou de quitter la ville avant le samedi soir, "après quoi leurs maisons appartiendraient à l'Etat islamique", a expliqué Mgr Sako.  

L'Etat islam a également chassé les moines du monastère des martyrs Behnam et Sarah, datant du quatrième siècle, au sud de Mossoul. "Un haut lieux de spiritualité, un monument historique de toute beauté, une bibliothèque pleine de manuscrits très anciens, des livres liturgiques et un lieu symbolique de la rencontre islamo-chrétienne", témoigne le père dominicain Anis Hanna dans La Tribune de terre sainte. Daech a également brûlé, selon lui, l'archevêché des syriaques catholiques et le couvent de Saint-Georges à Mossoul.  

Que signifie le changement d'attitude de l'Etat islamique?

Ce changement d'attitude des insurgés pourrait signifier que le groupe se sent maintenant suffisamment en confiance pour imposer ses règles extrémistes.  

L'expulsion des chrétiens correspond à l'objectif proclamé par l'EI de créer un Etat islamique dans les territoires qu'il a conquis, mais le groupe a vraisemblablement préféré attendre de consolider ses positions avant de franchir de nouvelles étapes. 

Eliminer les chrétiens n'était pas leur priorité alors qu'ils devaient consolider leur emprise sur la ville. L'attitude plus modérée à Mossoul de l'EI, connue pour ses exécutions de masse, crucifixions et vidéos et photos sanglantes publiées sur Internet, est peut-être également une façon de ne pas s'aliéner les autres groupes d'insurgés sunnites auxquels elle s'est alliée en Irak. Ainsi, des membres de l'ex-parti Baas de Saddam Hussein, dont faisait alors partie le vice-Premier ministre irakien Tarek Aziz, de confession chrétienne, combattent les forces gouvernementales aux côtés de l'EI. 

Pour autant, s'ils ne s'en sont pas pris en priorité aux chrétiens, ils se sont très rapidement attaqués aux chiites (la branche de l'islam majoritaire en Irak) et détruit de nombreux lieux saints chiites.  

"Compte tenu du comportement du groupe ailleurs, et dans le passé, le choix laissé aux chrétiens de prendre la fuite pourrait être considéré comme une légère modération" de leur attitude, estime Charles Lister, un expert du Brookings Doha Center. "L'EI sera toujours une organisation austère et absolutiste", selon lui mais sait accepter des compromis à la marge lorsque cela est nécessaire pour atteindre ses objectifs.