Mémoire heureuse, Mémoire malheureuse, l'oubli assassine la Vie

06/06/2014 07:30

En ces jours de commémoration il est fort de constater que la mobilisation mémorielle de la population n'a aujourd'hui d'égal que la médiatisation qu'on lui confère.

Notre époque, notre civilisation serait-elle vouée à l'oubli, à la culture du présent, de l'instant, du vide.

La nécessité de commémorer n'est-elle plus naturelle qu'il nous faille sur médiatiser les foules afin qu'elles se
déplacent vers le souvenir. La jeunesse d'aujourd'hui lobotomisée par les consoles, le Web 2.0, les reality shows qui n'ont de réel que la consommation qu'ils induisent, aurait-elle oublié que l'époque présente n'est que l'accomplissement des sacrifices d'hier....

« Mémoire heureuse ou malheureuse », elle existe de fait pour ce qui nous frappe, comme l'évoque dans son tableau Magritte en 1942. Représentation du passé, la mémoire, le mémoriel appréhendent l'histoire à la manière de chacun, créant ainsi les repères d'une société ou d'un groupe, l'essence, la construction de l'être, de l'individu.

Collective ou individuelle, la mémoire bâtie une représentation des évènements passés, construits autour de multiples souvenirs.
Commémorations de certains faits et oubli d'autres, la scission entre ces deux modes de pensée montrent les divergences dans la manière d'appréhender, de construire son passé.

Vertu de l'oubli ou culte de la mémoire ? Mieux vaut se souvenir de ce qu'on a détesté pour retenir les leçons du passé ou oublier les évènements heureux aussi bien que le reste ? Si l'oubli constitue la porte de sortie idéale dans certains cas, le souvenir semble constituer une nécessité pour nombre d'individus, de populations, de sociétés.

Phénomène naturel pour Nietzsche, l'oubli s'oppose à la mémoire qui n'est qu'un artifice, et fait devenir objet de contemplation tout ce qui touche au passé. Les divers musées font acte de sépulture des évènements passés, et manifestent la modernité d'un monde qui regarde derrière en pensant ce présent.

Ce « gout pour l'avenir », pour reprendre la formule de Max Weber, privilégie l'oubli plutôt que la mémoire.

Alors qu'en 403 les Athéniens sont sommés d'oublier les maux du passé, notamment en ne poursuivant pas les auteurs de ces actes, d'autres luttent pour qu'on reconnaisse la mémoire de leurs ancêtres.

Se souvenir des moments qui ont créé l'histoire est aisé lorsqu'ils constituent un fondement d'une société, et par-dessus tout lorsqu'ils sont honorables. En revanche, la « mémoire malheureuse » qu'évoque Paul Ricœur repose plutôt sur un « passé qui ne passe pas » (H. Rousso), perçu comme un acte de sépulture pour ceux qui restent.

De la Terreur à Vichy, la France s'embarrasse de certains évènements de son histoire, essayant de limiter ce retour vers le passé. La France coloniale, notamment menée par Jules Ferry, qui considère que les peuples civilisés ont un devoir à l'égard de ces hommes autrefois esclaves, a pu être perçu par Jacques Chirac comme positive.
Affirmant le « rôle positif » de la colonisation, les diverses critiques ont permis de remuer ce lourd passé de la France républicaine. On comprend alors les changements d'opinion des hommes sur le même évènement.
Alors qu'après la seconde guerre mondiale, la majorité des gens estimaient que les soviétiques avaient été les libérateurs, ceux sont les américains qui sont désormais considérés comme tels.

Oublier peut constituer un rempart à une mémoire malheureuse, une façon de surmonter certaines épreuves. L'écriture de Primo Lévi au travers de « Si c'est un homme et son suicide » montrent les dangers d'un souvenir violent, qu'on ne peut surmonter. C'est en ce sens que Jorge Semprun affirme que l'oubli lui a permis de surmonter l'expérience concentrationnaire.

Néanmoins, l'oubli a ses vertus. Philippe Joutard indique ainsi que si les individus oublient, c'est qu'ils ont de bonnes raisons pour le faire. Ainsi le Japon balaie d'un coup son alliance à l'Axe après la seconde guerre mondiale, se transformant ainsi en « laboratoire du monde observatoire du passage d'un peuple du militarisme à la démocratie » selon les termes de Mac Arthur.

L'oubli constituerait donc une porte de sortie, que certains prennent afin d'oublier un passé trop lourd, peu glorieux. Mais le refoulement au sens Freudien du terme ne constitue pas toujours la bonne réponse à ce passé.

Si l'oubli dispose de certaines vertus non négligeables, l'on peut considérer que l'oubli de certains actes, évènements, pensées fait oublier certains hommes. Pour Todorov, oublier c'est trahir les morts,  les tuer une seconde fois. Il devient alors nécessaire de se souvenir, en tâchant de retenir les leçons du passé de façon positive car « il y a mieux à faire que de se souvenir dans le deuil » (Grosser).

La souvenance de certains évènements permet de prendre acte de ceux-ci, afin de mettre en mouvement une mémoire collective, ciment de la mémoire individuelle selon Joël Candau. La mémoire peut selon Todorov permettre de dénoncer certains faits de l'histoire, et notamment ceux de l'URSS. Face à cette mémoire collective soviétique s'est également constituée une mémoire « transnationale », qui se souvient de la lutte du bloc occidental lors de la guerre froide (Robert Frank).

La mémoire autorise certains exclus, certaines minorités, à une part de reconnaissance. Lorsque Hegel dans la Phénoménologie de l'esprit évoque la lutte de deux personnes désireuses d'imposer leur point de vue à l'autre, il affiche cette « lutte pour la reconnaissance » (Axel Hanneth).

Les juifs, ou encore les arméniens, tous deux victimes d'un génocide, souhaitent aujourd'hui revenir sur leur passé. Cela reviendrait à leur conférer un statut particulier, leur permettant ainsi d'obtenir un privilège moral et politique selon Todorov et de les privilégier vis-à-vis d'autres  groupes ou  pays.

Mais sa source étant une histoire emplie de politique et parfois de manipulation, la mémoire peut varier selon les envies des élites et des dirigeants. C'est ce qu'appelle P. Nora la « mémoire manipulée », évoquant ainsi les difficultés d'un souvenir objectif sur les évènements passés.

On évoque souvent la mémoire comme un devoir fondateur pour nos sociétés, pour les individus. Le devoir de mémoire est devenu une nécessité pour certaines civilisations, et essentiellement les peuples occidentaux. Mais ce devoir de mémoire peut être perçu comme une obligation, et une vision figée des évènements passés.

C'est afin d'éviter ces dérives que Paul Ricœur propose d'utiliser la notion de « travail de mémoire », afin de ne pas figer dans le malheur certaines populations heurtées par un passé trop lourd à supporter.

Source de satisfaction ou de honte, la mémoire peut également constituer un danger. Il arrive en effet souvent que l'on compare les faits entre eux, afin de relativiser une situation actuelle, ou simplement pour
minimiser certaines erreurs.

Certaines dérives peuvent alors apparaitre facilement dans un cadre politique ; ainsi, certains ont pu considérer que les chambres à gaz n'étaient qu'un « point de détail » au regard des massacres de la seconde guerre mondiale.

Aussi, se souvenir à outrance, notamment par le biais de lois mémorielles à répétition, peut limiter le regard d'une société sur sa condition actuelle, par simple détournement de la pensée ou par simple relativisme.
Todorov met ainsi en garde la mémoire, en ce qu'elle détourne des problèmes actuels.

Si se souvenir comporte bien certains risques, utiliser les erreurs du passé peut néanmoins permettre d'éviter de les reproduire dans le futur.

Cela ne conduit pourtant pas à éviter aux hommes de continuer à faire des erreurs, ceux-ci n'ayant pas de recul sur leur vision actuelle des choses, recul nécessaire à une bonne conception de leurs actes.

L'on pourra penser cela réac, mais se souvenir de ses bonheurs, de ses erreurs c'est simplement vivre.

BS