Persécutés par les islamistes, les sikhs afghans sont forcés d'émigrer

23/08/2014 20:02

 par Tirthankar Chanda

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Port de Tilbury, au Royaume Uni, où les employés ont découvert dans un conteneur des immigrants sikhs qui ont fui l'Afghanistan.AFP PHOTO / CYRIL VILLEMAIN

La découverte il y a quelques jours au port de Tilbury en Angleterre d'un conteneur dans lequel se cachaient 35 sikhs a suscité une considérable émotion.

Originaires d'Afghanistan, ces immigrés clandestins ont fui les persécutions dont ils font l'objet dans leur pays en raison de leur appartenance confessionnelle.

Retour sur l'histoire des sikhs d'Afghanistan, une histoire tragique et peu banale.

« J'avais du mal à  retenir mes larmes en voyant ces enfants et ces hommes et femmes, tous si démunis. Je me suis dit qu'ils devaient être particulièrement désespérés pour risquer leur vie de cette manière ! » Ainsi parlait sur ITV News le week-end dernier Kamaljit Singh Mataharu.

Traducteur-interprète du punjabi (langue du Punjab), ce dernier collabore souvent avec la police britannique et l'aide à interroger des immigrants sikhs venus frapper aux portes d'Albion.

Ceux-ci viennent du sous-continent indien (Inde et Pakistan), mais aussi de l'Afghanistan comme les clandestins qui sont arrivés samedi matin à Tilbury (est de l'Angleterre), dans des circonstances pour le moins dramatiques.

Dans la matinée du 16 août, l'attention des employés du port anglais a été tout d'un coup attirée par des cris et des martèlements sourds provenant d'un conteneur métallique que venait de livrer un ferry belge.

Lorsque le conteneur a été précipitamment ouvert, quel ne fut le choc des douaniers de voir émerger de son ventre des hommes et femmes hagards, déshydratés et proche d'hypothermie.

Trente-cinq en tout parmi lesquels 13 enfants entre 1 et 12 ans. Ils étaient restés entassés pendant huit heures qu'a duré la traversée depuis le port de Zeebruges en Belgique.

Un homme de 40 ans n'avait pas supporté le choc et était décédé  pendant le trajet.

« Vingt minutes de plus, et ils auraient été tous asphyxiés », a expliqué l'interprète. C'est lui qui a aidé les douaniers à déterminer l'identité et l'origine géographique des rescapés. T

ous sont des sikhs afghans, partis de Kaboul par camion, avant d'être déposés par leurs passeurs dans le port belge.

Ils ont expliqué à la police des frontières de Sa Majesté qu'ils avaient fui la discrimination et l'oppression dont ils étaient l'objet en Afghanistan en raison de leur appartenance confessionnelle.

Marginalisée dans l'Afghanistan devenue une République islamique, la minorité sikhe de ce pays a été forcée de migrer au cours des dernières années. Ils partent tenter leurs chances à l'étranger, qui en Europe, qui au Canada, qui en Inde.

Plus de 200 000 sikhs vivaient en Afghanistan avant l'invasion soviétique en 1979, notamment à Jalalabad, à Ghazni, à Kandahar et à Kaboul.

Ils étaient 50 000 à la fin de la guerre, mais la guerre civile et le fondamentalisme islamique ont incité les autres à quitter le pays.

Actuellement, un peu plus de 300 familles y vivotent, regroupées avec des hindous dans des quartiers de la capitale afghane.

Qui sont les sikhs ?

Les ancêtres de ces sikhs d'Afghanistan étaient originaires du Punjab, Etat de l'Inde du Nord. Leur religion, le sikhisme, est née au XVe siècle lors d'une scission au sein de l'hindouisme polythéiste.

Le sikhisme se définit comme une religion syncrétique, à mi-chemin entre les courants populaires hindouistes et l'islam soufi, qui s'est développé autour des maîtres à penser prêchant la dévotion à un dieu unique.

Pour se différencier des hindous, les sikhs ont adopté des symboles distinctifs dont le port de la barbe et des cheveux longs enroulés dans des turbans.

Ces signes extérieurs d'appartenance font des sikhs des victimes aisément identifiables lors des conflits interconfessionnelles dont l'Asie du Sud est si coutumière.

Vue du «Harmandir Sâhib», ou Temple d'or, centre spirituel et culturel de la communauté sikhe à Amritsar, dans l'Etat du Pendjab en Inde.Vinish K Saini / Wikimedia Commons

La communauté sikhe s'est constituée au cours des siècles à travers des conversions des hindous et des musulmans séduits par le message égalitaire des maîtres.

Leur histoire a connu son âge d'or au XIXe siècle sous le règne du Maharajah Ranjit Singh qui a duré 50 ans. Le royaume du Punjab s'étendait alors de Delhi jusqu'à Kaboul et incluait le Cachemire. Aujourd'hui, les sikhs, qui sont 20 millions en Inde, représentent à peu près 2% de la population indienne.

Considérés comme une race guerrière, ils jouent un rôle majeur dans l'armée de l'Inde indépendante, et occupent également une place prépondérante sur le plan économique,  à cause du dynamisme de leurs agriculteurs qui ont fait du Punjab le grenier à blé de l'Inde.

Enfin, migrateurs dans l'âme, ils sont aussi implantés sur tous les continents où leurs talents de commerçants leur ont permis de s'élever et de s'enrichir, particulièrement en Amérique du Nord et en Asie du Sud-Est.

Heurs et malheurs de la diaspora sikhe d'Afghanistan

L'histoire des sikhs en Afghanistan a débuté il y a 200 ans, lorsque les ancêtres des sikhs afghans, engagés dans l'armée anglaise, se sont installés dans ce pays. 

Travailleurs zélés, beaucoup d'entre eux ont fait fortune dans leurs pays d'adoption. Marchands, banquiers, prêteurs sur gage, ils ont contrôlé pendant de longues années des pans entiers de l'économie afghane.

Sous la monarchie de Zahir Shah, ils ont même bénéficié d'une relative liberté de culte qui leur a permis de construire des « gurdwaras » (temples sikhs) et des écoles pour l'instruction de leurs enfants.

Dans le temps béni de la cohabitation religieuse pacifique, Kaboul comptait huit gurdwaras qui ne se désemplissaient pas, se souviennent les aînés de la communauté sikhe de la capitale afghane.

Aujourd'hui, seul le gurdwara du quartier Karte Parwan survit comme le vestige de ce passé faste.

Intérieur du Gurdwara Nanak Sahib, dans le quartier Karte Parwan de Kaboul.Singhalong100 / Wikimedia Public Domain

La condition des minorités religieuses n'a eu cesse de se dégrader en Afghanistan dans les années 1990, lorsque la guerre civile éclata après la chute du régime du président Najibullah soutenu par les Soviétiques.

Les minorités religieuses et leurs lieux de prière sont alors devenus les cibles privilégiées des factions pro-islamistes et fondamentalistes qui se faisaient la guerre entre eux pour imposer leur loi sur le pays.

L'année 1992 a été un tournant décisif pour les hindous et les sikhs d'Afghanistan, à cause des représailles qui se sont abattues sur eux suite à la destruction par des fondamentalistes hindous de la Babri masjid (mosquée) dans le nord de l'Inde.

Leurs temples sont détruits et leurs maisons attaquées. Les hommes sont pris à partie à cause de leur barbe et leur turban et sont parfois forcés de se convertir à l'islam.

Les musulmans supportent plus particulièrement mal la pratique de la crémation de leurs morts par les sikhs, pratique formellement interdite par l'islam.

Le sort des sikhs afghans s'est aggravé encore un peu plus en 1996 avec l'arrivée au pouvoir à Kaboul des talibans qui les obligèrent à porter une pièce de tissu jaune et  à poser des drapeaux de la même couleur aux fenêtres de leurs maisons et de leurs commerces.

Des activistes politiques manifestent à New Delhi le 6 août 2012 après une fusillade aux Etats-Unis.REUTERS/Adnan Abidi

L'arrivée au pouvoir de Hamid Karzaï en 2001, proche de l'Inde où celui-ci a vécu et a fait ses études, n'a pas changé fondamentalement la condition des minorités sikhes et hindoues, et cela malgré les promesses faites par le président Karzaï pour améliorer le sort de ces minorités.

Au cours de la dernière décennie, leur condition s'est tellement détériorée que les familles sikhes ont été obligées de quitter massivement le pays.

Outre l'ostracisme religieux, les sikhs ont vu les musulmans saisir les terres appartenant à leur communauté dans les quartiers de Taïmani et Karte Parwan à Kaboul où cette minorité a ses racines ancestrales.

Le dernier revers en date a été le rejet par les parlementaires afghans en décembre dernier du projet de loi proposé par l'administration Karzaï réservant un siège au Parlement à un représentant des communautés hindoues et sikhes.

Ce revers, qui s'ajoute à d'autres humiliations et oublis, marque peut-être la fin de parcours des sikhs et des hindous dans un Afghanistan qui sut autrefois accueillir les diversités du monde dont les statues des Bouddhas de Bamian, détruites à la dynamite en 2001, furent longtemps le symbole.