Pourquoi le dirigeant européen le plus affaibli montre maintenant les dents à la Russie?

05/09/2014 07:31

- Sur le grill - Alain Jocard

Finalement, la France a décidé de suspendre la livraison des deux navires de guerre Mistral à la Russie. Il s'agit là de la sanction la plus sévère prise jusqu'à présent en Europe depuis que le monde occidental a décidé de punir la Russie pour son annexion de la Crimée. J

usqu'alors, la France avait tenu bon, même après l'annexion russe de la Crimée et de la participation de la Russie dans l'escalade de la violence à l'est de l'Ukraine, et confirmé les livraisons du Vladivostok et du Sébastopol (un nom ironiquement maladroit, compte tenu des circonstances...)

Mais hier, le président français François Hollande a annoncé dans un communiqué que cette livraison était suspendue (mais pas annulée), seulement quelques heures après que le président russe Vladimir Poutine a proposé un plan de paix provisoire pour l'Ukraine dans l'espoir d'éviter de nouvelles sanctions contre la Russie.

Comment expliquer que ce report intervienne au moment où une désescalade semble se mettre en place dans la crise ukrainienne, alors que la France avait jusqu'alors maintenu sa décision de livrer les deux navires contre vents et marées au cours des différentes salves de sanctions, et ce en dépit des nombreuses critiques des autres pays ?

C'est en 2011 que la France avait signé un accord avec la Russie pour livrer les deux navires de guerre Mistral pour une valeur de 1,1 milliards d'euros.

Le premier navire, le Vladivostok, aurait dû être livré le mois prochain. Au mois de juillet dernier, 400 marins russes ont débuté une formation au port français de Saint-Nazaire pour apprendre à piloter et exploiter les deux navires.

« La France a été l'un des pays qui ont tenté de contenir la spirale des sanctions toujours plus importantes. Il fallait prendre une décision forte, et [le contrat avec la Russie] était le bon candidat. A un moment donné, il fallait que la France prenne un coup », estime Antonio Barroso, un analyste qui couvre la France pour le consultant Teneo Intelligence.

Hollande a justifié cette décision en affirmant que l'activité russe en Ukraine orientale constituait une menace pour la sécurité européenne, et que dans ce contexte, les conditions pour la livraison, prévue en octobre, du Vladivostok « ne sont pas à ce jour réunies ».

Cependant, dans un communiqué publié aujourd'hui, le chef de l'Etat français indique que le navire pourra être livré à la condition qu'un règlement politique soit trouvé pour la crise ukrainienne et qu'un cessez-le-feu soit déclaré à l'Est de l'Ukraine.

Mais cette suspension de livraison pourrait avoir de lourdes conséquences négatives pour l'industrie de défense française, et elle pourrait en outre dissuader de potentiels clients étrangers d'acheter de l'armement français.

Pour l'instant, les sanctions de l'UE à l'égard de la Russie ont eu un impact sur les contrats potentiels, mais aucun sur les contrats déjà existants.

Hollande a donc été plus loin que les autres dirigeants européens, qui ont pourtant été plus agressifs que lui dans leurs propos contre la Russie. Récemment, le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius avait déclaré que les contrats conclus devaient être respectés.

Les médias russes ont applaudi l'attitude française, et ce revirement a dû susciter une grande surprise.

Selon Barroso, ce volte-face s'explique par 3 raisons:

  • La décision de la France lui confèrera une plus grande crédibilité auprès des alliés tels que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Elle pourra aussi permettre de recueillir plus de sympathie de la part de l'Allemagne, avec laquelle Hollande connait des désaccords importants en matière de politique économique, sur la question de l'austérité.
  • La décision de Hollande comporte aussi des avantages au plan domestique. La popularité du président français est tombée à un plus bas historique, qui l'a conduit récemment à procéder à un remaniement complet du gouvernement. Il en a profité pour évincer des opposants internes à sa politique pour les remplacer par des personnalités plus loyales. La décision ferme à l'égard de la Russie reflète donc d'une certaine manière cette volonté de changement de direction, similaire en matière de politique intérieure. Apparemment, Hollande veut manifester une détermination pour marquer la fin des doutes et de la paralysie qui ont caractérisé sa politique jusqu'ici.

Enfin, la stagnation de l'économie française a contribué à alimenter la montée en puissance du parti d'extrême droite, le Front national. La sympathie que ce parti a manifestée pour la Russie peut donc être mise en exergue par le Parti socialiste de Hollande pour regagner les électeurs déçus qui désapprouvent ce soutien.

http://www.express.be/business/fr/economy/pourquoi-le-dirigeant-europeen-le-plus-affaibli-montre-maintenant-les-dents-a-la-russie/207603.htm