Qui soutient l'État islamique ?

21/08/2014 17:51

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From  www.la-croix.com 

Sans doute soutenue par les États du Golfe à ses débuts, l'organisation djihadiste est maintenant quasiment autofinancée.

Elle reçoit encore un certain nombre de donations privées, très difficiles à tracer et à évaluer.

Le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté, vendredi 15 août, une résolution visant à empêcher le financement du djihadisme en Irak et en Syrie. Le texte « condamne tout échange commercial direct ou indirect » avec l'État islamique (EI) et le Front Al-Nosra, et « réaffirme que ce type de transaction pourrait être considéré comme un appui financier » au terrorisme, et donc donner lieu à des sanctions internationales.

Cette question du financement est cruciale pour comprendre comment l'État islamique, petit groupuscule créé pour combattre l'invasion américaine en Irak, a pu se développer au point de contrôler aujourd'hui un tiers de l'Irak.

De l'aide venant des pays du Golfe et de la Turquie

Selon plusieurs spécialistes, il a bénéficié du soutien actif de plusieurs États du Golfe, quand il a rejoint l'insurrection syrienne sous le nom d'État islamique en Irak et au Levant (EIIL).

« Il est clair que l'Arabie saoudite puis le Qatar l'ont financé », déclare Alain Chouet, ancien officier de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE).

« Ces deux États finançaient l'ensemble des forces anti-Assad, complète Alain Rodier, ancien membre du même service et chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement. Et cela a bénéficié, entre autres, à l'EIIL. »

Les deux experts précisent que les montants en question sont impossibles à évaluer. Ces financements étatiques, en effet, « passaient la plupart du temps par des donations privées, des ONG islamiques ou sur le budget des services spéciaux, continue Alain Chouet.

Le tout via des montages financiers complexes utilisant les comptes ­offshore saoudiens au Bahreïn ou au Soudan. »

Au Nord, la Turquie aurait aussi une responsabilité dans la montée en puissance du groupe islamiste. « Elle n'a pas fourni d'aide directe, mais elle a laissé passer des armes », résume Doruk Ergun, chercheur au Centre for Economics and Foreign Policy Studies (Edam), un think tank basé en Turquie.

« Son objectif était d'aider l'ensemble de la révolution syrienne, mais cela a, entre autres, profité à l'EIIL. » L'État turc essaie maintenant de refermer ses frontières, mais le spécialiste estime que son action n'est pas très efficace.

Des alliés versatiles

Selon d'autres spécialistes, l'EIIL a aussi bénéficié du soutien de Bachar Al Assad, qui l'aurait laissé se développer. « Pour le régime en place, il valait mieux avoir affaire à des révolutionnaires djihadistes qu'à l'Armée syrienne libre (ASL) », explique Jean-Pierre Filiu.

Ce professeur à Sciences-Po a visité Alep l'année dernière. « J'ai bien vu que le régime frappait les positions révolutionnaires, mais épargnait celles des djihadistes », affirme-t-il.

L'armée syrienne a pourtant mené de nombreux raids aériens, dimanche 17 août, contre les provinces de Raqqa, de Deir Ezzor et d'Alep, tuant une trentaine de djihadistes. « C'est une offensive très tardive, elle aurait pu frapper bien plus tôt », insiste Jean-Pierre Filiu.

Ces aides extérieures se sont taries à partir du moment où l'EIIL est entré en conflit ouvert avec les autres groupes révolutionnaires syriens, comme l'ASL ou le Front Al-Nosra. « L'Arabie saoudite a alors arrêté de les soutenir, affirme Alain Rodier. Le Qatar a continué de façon détournée, mais il réduisait son aide au fur et à mesure que l'EIIL gagnait en puissance. »

L'Arabie saoudite s'est même maintenant fortement engagée dans la lutte contre l'État islamique. Elle a versé 600 millions de dollars (près de 500 millions d'euros) à l'Onu : 500 sont destinés à aider les réfugiés fuyant l'offensive de l'EI, et 100 doivent participer au combat contre le terrorisme, via le centre des Nations unies pour la lutte contre le terrorisme. « De plus, Riyad punit maintenant sévèrement le financement du terrorisme », insiste Mathieu Guidère, professeur d'islamologie à l'université de Toulouse 2.

Les donateurs privés apportent leur financement

Actuellement, il semble que l'EI reçoive encore de l'argent des pays du Golfe, mais principalement de donateurs privés. « Les aides officielles paraissent avoir été réduites aux environs de zéro depuis un an, complète Alain Chouet. Mais il y a probablement des versements de particuliers saoudiens, koweïtiens ou qatariens. »

Ainsi, début juin, les États-Unis ont gelé les avoir d'un Koweïtien, nommé Abd Al Rahman, accusé d'avoir agi comme « facilitateur » pour transférer des fonds et des hommes en Irak, depuis 2008. « Il y a aussi des dons en provenance de Turquie », affirme Mathieu Guidère.

Dans le cas des pays du Golfe, les donateurs privés appartiendraient à des tribus réparties dans différents pays du Golfe et de l'Asie centrale. Celle des Shammar, par exemple, compte environ quatre millions de membres, répartis entre l'Arabie saoudite, l'Irak et la Syrie.

« Comme ils se considèrent comme des cousins, il est assez simple à un Shammar syrien ou irakien de demander 10 000 dollars à un Shammar saoudien », explique Mathieu Guidère. Selon lui, certains de ces donateurs ne savent pas que leur argent ira au djihad : « Ils pensent qu'il est destiné aux bonnes œuvres de l'État islamique. »

Ces dons privés sont quasiment impossibles à évaluer. Une seule chose est certaine : ils ne constituent plus une rentrée d'argent essentielle pour l'EI. « Ils ne représentent pas plus de 5 % de ses fonds », estime Romain Caillet, consultant en affaires islamiques basé au Liban. « Il s'agit maintenant d'une structure bien établie, avec environ 250 000 hommes », insiste-t-il.

Des rentrées d'argent régulières en plus des trésors de guerre

Le pseudo-État aurait en effet récupéré un important trésor de guerre d'environ deux milliards de dollars. Il a notamment récupéré des centaines de millions dans l'antenne de la banque centrale de Mossoul, qu'il a fait tomber en juin dernier.

De plus, les impôts qu'il prélève sur les zones qu'il occupe lui assurent des rentrées d'argent régulières.

Enfin, il exporterait du pétrole, probablement vers la Turquie à un prix quatre fois moins élevé que le prix officiel.

« Il y a, à l'heure actuelle en Turquie, une baisse de la consommation chez les grossistes », explique Alain Rodier, sous-entendant que le marché noir est approvisionné par le pétrole irakien extrait par l'EI.


Jean Comte