Il y a un quart de siècle, les dirigeants occidentaux ont raté l'opportunité de construire une Union Européenne intégrant la Russie

06/10/2014 21:55

Fall of the Berlin Wall - 1989

Les dirigeants occidentaux ont été bousculés par la succession rapide des événements en Europe centrale et orientale il y a 25 ans, lors de la chute du mur de Berlin.

Peu après, l'Union soviétique s'est effondrée. Mais sous le choc, les dirigeants européens et américains n'ont pas su réagir et ils ont manqué une opportunité importante, écrit  Leonid Bershidsky dans Bloomberg.

Au lieu de construire une Europe pacifique qui aurait intégré la Russie, ils ont abandonné cette dernière, et aujourd'hui encore, ce sont les pays de l'Europe de l'Est qui font tampon entre elle et l'Occident.

Le contenu de la communication téléphonique que l'ancien chancelier ouest-allemand Helmut Kohl et l'ex-président américain George HW Bush ont eue le 10 novembre 1989, le lendemain du début de la destruction du Mur de Berlin, est très révélatrice de l'ambiance qui régnait alors :

C'est comme regarder une énorme foire, avec l'ambiance d'un festival. Les frontières sont maintenant totalement ouvertes.

À certains points, ils sont littéralement en train de démolir le mur et ils construisent de nouveaux postes de contrôle.

A Checkpoint Charlie, des milliers de gens passent la frontière dans les deux sens.

Il ya beaucoup de jeunes qui traversent la frontière pour voir comment nous vivons ici, mais je m'attends à ce qu'ils rentrent le soir chez eux.

Je dirais sous réserve que pour le moment, il ne semble pas que l'ouverture de la frontière ait conduit à une forte augmentation du nombre de réfugiés. Il est possible que les gens se contentent de faire l'aller-retour pour voir l'autre côté, le visiter et rentrer à la maison.

Cependant, ça ne fonctionnera correctement que si la RDA décide à passer de vraies réformes, et là-dessus, j'ai des doutes ».

Kohl n'était pas certain à ce moment que l'Allemagne allait se réunifier. Sa principale inquiétude portait sur l'arrivée massive potentielle de jeunes Allemands de l'Est en République Fédérale d'Allemagne. Quant à son interlocuteur, le président Bush, il était surtout préoccupé par la rapidité des  événements, dont il redoutait qu'ils n'éveillent la colère de l'Union Soviétique. « Je veux que nos gens continuent de se garder de toute rhétorique susceptible de provoquer un problème par erreur [avec l'Union soviétique] », avait-il dit à Kohl.

Au cours des mois qui ont suivi, Bush a établi le dialogue avec les nouveaux dirigeants des pays de l'Est, demandant leur avis pour se doter d'une ligne de conduite à l'égard de l'Union Soviétique en plein démantèlement. En particulier, il ne voulait pas provoquer la colère de Gorbatchev. Ceci explique pourquoi il aura fallu près de deux ans avant que les États-Unis ne reconnaissent l'indépendance de la Lituanie.

En décembre 1991, le président russe Boris Eltsine a contacté personnellement George Bush pour lui faire part de la fin officielle de l'Union soviétique. « OK », « Je vois » et « Uh-huh » ont été les seuls mots que son homologue américain a été capable de lui répondre. Il s'est enquis de ce que pensait Gorbatchev ; mais Eltsine ne l'avait même pas appelé.

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 Les documents déclassifiés montrent que l'Occident a eu peu d'influence sur l'implosion du bloc soviétique, et que les peuples des pays du bloc, poussés à bout par l'absurdité et la corruption du régime communiste, étaient au bord de la révolte au moment de la chute du Mur.

L'Occident a donc hérité d'une situation pour laquelle il n'avait rien fait, et toutes ses réactions ont été improvisées. C'est ainsi qu'il a manqué une occasion unique de bâtir une union économique et politique avec tous les pays de l'ex-Union soviétique, et pas seulement avec la partie la plus occidentale de l'Europe.

L'Allemagne a réalisé cette réunification, à son échelle. Mais pour les autres dirigeants de cette époque, une telle union semblait trop grande et trop coûteuse.

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 Ils n'avaient pas prévu que les prix de l'énergie allaient s'emballer, que cette hausse permettrait à la Russie de restaurer sa puissance, et que la dépendance de leurs pays à l'égard de cette énergie russe poserait par la suite un grave problème. La Russie, qui aurait pu devenir un allié utile, est finalement devenue une menace.

Peu de temps avant sa libération, après plus de 10 ans d'emprisonnement, le leader de l'opposition russe Mikhaïl Khodorkovski avait lui aussi évoqué cette vision d'une grande Union Européenne intégrant la Russie :

L'Europe subit une crise multidimensionnelle: ses progrès scientifiques et techniques ne suffiront pas pour supporter la hausse plus élevée que prévue des coûts de l'État-providence, tandis que la société européenne a surestimé sa capacité à intégrer des populations diverses. Et l'idée d'une économie post-industrielle a été interprétée comme une élimination de toute l'industrie, et non pas la création de nouveaux types d'industries. (...)

Grâce à son affinité culturelle et historique, et à sa proximité géographique, la Russie est en mesure de faire partie de la solution, en partageant son expérience de la gestion d'un territoire gigantesque et de divers modèles économiques et culturels. La Russie et l'Europe ont besoin de trouver des manières de travailler ensemble, bien plus étroitement qu'auparavant.

Bien sûr, un tel changement nécessitera un sérieux effort de la civilisation euro-atlantique. D'abord sur le plan du personnel, et ensuite en termes de technologie et d'innovation. Cela pourrait impliquer les centaines de milliers de chefs d'entreprises et de spécialistes, une vague géante d'énergie d'une nouvelle génération d'Européens sur des étendues immenses, et de ce fait faiblement développées, la coopération, une nouvelle Europe, qui s'étendrait de l'Atlantique au Pacifique. (...)

Aujourd'hui, dans un contexte de migration en cours vers l'Europe et de changements en Asie, le fossé existant entre l'Europe et la Russie peut avoir des conséquences catastrophiques. Au projet désastreux de stagnation, il faut substituer une alternative européenne ambitieuse.

Évoluer ou être détruit : cela a été le choix historique que toute civilisation a eu à faire depuis des milliers d'années.»

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