La technologie est surtout un cadeau pour les dictateurs et les autocrates

21/08/2018 11:33

En 2011, lors du déclenchement du Printemps arabe, de nombreux experts ont exulté : ils ont cru que les nouvelles technologies allaient devenir les nouvelles armes pour propager la démocratie. Quelques années plus tard, force est de constater qu’ils se sont trompés, et que lorsqu’elles sont utilisées comme des armes, c’est le plus souvent pour attaquer la démocratie.

Les observateurs du Printemps arabe ont largement commenté le rôle des médias sociaux pour propager des idées dissidentes, organiser des manifestations anti-gouvernementales, et d’une manière générale, compliquer la tâche des autocrates et des dictatures pour contrôler les citoyens et censurer certaines informations et idées dissidentes.

Le politologue Ian Bremmer, fondateur de Eurasia Group et auteur de l’ouvrage “Us vs. Them: The Failure of Globalism” rappelle dans un rapport adressé à ses clients que depuis la période de la Guerre Froide, on a toujours considéré que l’information conférait un pouvoir, et que ce pouvoir émergerait tôt ou tard gagnant des dictatures. 

L’effondrement du mur de Berlin, les événements de la place Tiananmen, comme le printemps arabe, étaient assimilés comme les premières victoires de cette victoire de la liberté d’expression et d’information sur les dictatures.

Mais selon Bremmer, la Syrie a marqué un tournant majeur. Il explique que le gouvernement russe a missionné une équipe de programmeurs pour aider le gouvernement syrien de Bashar al-Assad à mettre en place une surveillance des médias et des communications par SMS, afin d’identifier les individus qui pouvaient présenter une menace pour le régime. Maintenant, al-Assad a quasiment gagné la guerre.

Or, d’après Bremmer, il est maintenant bien plus crucial sur le plan géopolitique pour les Etats les plus autoritaires de mobiliser des technologies pour contrôler les citoyens, plutôt que d’adopter les pratiques du  colonialisme, ou d’acheter des armes.

La Chine, championne du monde des technologies de contrôle des citoyens

Dans ce domaine, la Chine apporte un exemple frappant. Dans ce pays,   les progrès de la technologie de reconnaissance faciale et du Big Data ont entraîné une baisse significative du nombre de manifestations anti-gouvernementales.

D'ici 2020, on devrait recenser 450 millions de caméras de surveillance dans le pays. Certains agents de police portent maintenant des lunettes intelligentes dotées d’une caméra et de la la reconnaissance faciale pour identifier les auteurs d'actes criminels fugitifs. 

Et Reuters a donné aujourd’hui une nouvelle illustration de la progression de ces technologies dans le quotidien des Chinois, en rapportant que les postes de police de presque toutes les provinces chinoises cherchent maintenant à se doter de scanners capables d’extraire et d’analyser les données des smartphones.

Ces scanners sont des appareils portables capables d’accéder aux données des smartphones, d’extraire et d’analyser les listes de contacts, les photos, les vidéos, les publications sur les réseaux sociaux et les courriers électroniques qui s’y trouvent. 

Ces appareils permettent aux agents de police de vérifier rapidement et sur place le contenu des téléphones des passants dans la rue, par exemple.

Le gouvernement chinois a également développé un système de crédit social qui évalue la fiabilité des citoyens et leur attribue une note en conséquence, et qui devrait être totalement déployé d’ici 2020.

Lorsque tout le monde est enregistré dans une base de données publique et que le gouvernement peut “immédiatement déterminer qui est l’ennemi du peuple, on obtient très rapidement moins d’ennemis auto-proclamés”, écrit Bremmer.

Les prévisions de Bremmer ne sont guère optimistes. Il estime que de plus en plus de pays émergents suivront l'exemple chinois.

Les technologies numériques sont devenues des outils de polarisation des populations

Mais il y a pire : non seulement technologies numériques n’ont pas imposé la transparence comme unique norme au plan international, mais de plus, elles sont devenues des outils de polarisation accrue dans les démocraties occidentales ou d’ingérence dans les élections.

Dans un article de la MIT Technology Review, Zeynep Tufekci, professeur associé à l'Université de Caroline du Nord, cite 3 raisons majeures.

Les gardiens traditionnels de l'information se sont affaiblis

D’abord, les gardiens traditionnels de l’information (les médias, les ONG, et les institutions universitaires et gouvernementales) se sont affaiblies. “Les dissidents peuvent plus facilement contourner la censure, mais la sphère publique à laquelle ils peuvent désormais accéder est souvent trop bruyante et brouillée pour qu’ils aient un impact”, écrit-il.

Les nouveaux vecteurs de l’information, qui reposent sur des algorithmes, ne sont plus des canaux désintéressés, et neutres à l’égard de la vérité, comme des informations fausses. Ils gagnent leur argent en maintenant les gens sur leurs sites et applications; qui alignent leurs incitations étroitement avec ceux qui attisent l'indignation, propagent la désinformation et font appel aux préjugés et aux préférences existants des gens”. 

Et cela s’est particulièrement manifesté dans le journalisme local aux Etats-Unis, constate Tufekci : “Alors que certains grands médias américains ont réussi (jusqu’à présent) à survivre aux bouleversements d’Internet, ces derniers ont presque complètement brisé les journaux locaux, ce qui a nui à l’industrie dans de nombreux autres pays. Cela a ouvert la voie à la désinformation.”

La supériorité de l'appartenance au groupe sur la vérité des faits établis

En revanche, Tufekci minimise le rôle des “chambres d’écho idéologiques”, la notion selon laquelle nous ne sommes confrontés qu’à des opinions similaires aux nôtres en ligne, ce qui tend à conforter ces dernières. Il affirme que les recherches montrent que nous sommes mis en contact avec des opinions bien plus variées en ligne, que nous ne le sommes dans la “vraie” vie. 

Le problème, c’est qu’en ligne, nous prenons souvent connaissance de ces vues différentes en étant connectés avec notre communauté. “En termes de sociologie, nous renforçons notre sentiment d'appartenance "au groupe" en augmentant notre distance et notre tension avec le "groupe extérieur", sur le mode “nous contre eux””, explique le professeur. Or, ce sentiment d’appartenance supplante les faits, et c’est pourquoi les projets de vérifications des informations n’ont jamais convaincu les internautes.

Il est donc facile d’exploiter cette tendance pour polariser les individus, en ciblant des communautés particulières (suprémacistes blancs, immigrés, par exemple…).

De nos jours, “la sécurité ne consiste pas seulement à savoir qui a plus de supercalculateurs Cray et d'experts en cryptographie, mais aussi à comprendre comment l'attention, la surcharge d'informations et le lien social fonctionnent à l'ère numérique”, conclut Tufekci. “Cette combinaison puissante explique pourquoi, depuis le printemps arabe, l'autoritarisme et la désinformation ont prospéré, ce qui n'a pas été le cas pour l'expression libre et l'échange d'idées”.