Le monde selon Facebook, ou pourquoi 'l'Ice bucket challenge' est plus important que les émeutes raciales de Ferguson

04/11/2014 19:57

SCOTT OLSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Près de 20% de la population mondiale, soit 1,3 milliards de personnes, se connectent au moins une fois par mois à Facebook, et le réseau social est à l'origine de 20% du trafic sur Internet, indiquent des données provenant de la société d'analyse SimpleReach.

Sur les appareils mobiles, l'influence du site de Mark Zuckerberg sur la consommation de pages internet est encore plus grande, et elle se développe continuellement.

« Le média social devient de plus en plus pour le secteur de l'information ce qu'Amazon représente pour l'édition littéraire : un géant qui donne accès à des millions de consommateurs et exerce un énorme pouvoir », écrit Ravi Somaiya dans le New York Times.

Une étude de Pew Center a révélé que désormais, 30% des adultes américains découvrent les actualités sur Facebook. « En résumé, les perspectives d'un site d'actualités, peuvent être à la hausse ou à la baisse, en fonction du succès qu'il recueille sur le fil d'actualité de Facebook », écrit le journaliste.

La plupart des lecteurs d'actualités ne les découvre plus à partir des versions papier des journaux ou des magazines, ni même des pages d'accueil de leur site internet, mais au travers des médias sociaux et des moteurs de recherche.

 Autrement dit, ils sont guidés par un algorithme qui détermine ce qui serait susceptible de les intéresser. « C'est un monde de bribes, filtré par du code et fourni à la demande », résume Somaiya.

Ainsi,  la presse subit ce qu'il appelle « le grand dégroupage » : de même qu'ils n'écoutent presque plus des albums musicaux entiers, mais seulement des morceaux individuels, les gens ne lisent plus que des articles isolés, plutôt qu'une édition complète.


On peut se demander si ces algorithmes font aussi bien ce travail de sélection des informations que les rédacteurs en chef. Ce changement devrait également faire évoluer la façon dont les gens voient le monde.

Greg Marra, l'ingénieur informatique âgé de 26 ans qui dirige l'équipe à l'origine de l'algorithme derrière le « fil d'actualité» de Facebook, se défend de jouer ce rôle.

« Nous ne voulons pas avoir de jugement éditorial sur le contenu de votre fil. Vous vous êtes fait vos amis, vous vous êtes connecté à des pages auxquelles vous vouliez vous connecter et vous être le meilleur pour décider des choses qui vous intéressent ».

Il précise que l'algorithme s'appuie sur des milliers et des milliers de critères, incluant le type d'appareil sur lequel l'article est lu, ou le temps passé dessus, par exemple. 

Marra indique qu'en Inde, par exemple, les sujets les plus populaires sont l'astrologie, Bollywood, le cricket et les divinités.

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Mais son impact est suffisant pour faire la pluie et le beau temps sur les rédactions.

Le changement d'algorithme que Facebook a introduit en décembre dernier pour promouvoir les contenus de meilleure qualité a conduit à de fortes baisses de trafic pour des sites spécialisés sur le « viral », dont Upworthy, Distractify et Elite Daily. 

Les cadres de Facebook affirment que les échanges d'idées et d'informations sont intensifiés avec le temps passé sur le site, mais les critiques objectent que cela peut aussi conduire à créer des chambres d'écho, où l'on sélectionne les contenus conformes à un point de vue, tout en filtrant tout ce qui est dissident.

Sean Munson, qui étudie le lien entre la technologie et le comportement à l'Université de Washington, pense même que cet aspect contribue à alimenter les théories du complot.  

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 Pour les rédactions, le mot d'ordre est donc de s'adapter à ce nouveau mode de consommation de l'information.

La rédactrice en chef pour la version numérique du Washington Post mène actuellement une expérience au cours de laquelle le journal teste différentes versions de chaque article sur un groupe de lecteurs en fonction de la façon dont ils sont arrivés sur l'article, l'appareil depuis lequel ils le lisent, et même la façon dont ils le tiennent, si c'est un smartphone, par exemple.

Le but n'est pas tant de modifier la présentation, que la façon de reporter l'information. « Les gens qui lisent le Post sur un téléphone mobile au cours de la journée veulent probablement quelque chose de différent que ceux qui utilisent une connexion Wifi à la maison », explique-t-elle.

Pour Robert Cotrell, un ancien journaliste du Financial Times et de The Economist qui a fondé The Browser, un site qui ne publie chaque jour qu'une sélection de 5 ou 6 articles repérés pour leur originalité et leur qualité, l'intelligence artificielle des algorithmes est encore appelée à évoluer, et ils proposeront de plus en plus d'articles percutants à l'avenir.

Mais pour le moment, ils ne se fondent que sur les données collectées en ligne, « et ils ne produiront qu'un ensemble de données très très appauvri, comparé à un être humain ».

Emily Bell, spécialiste des médias et directeur du Tow Center for Digital Journalism à l'Université de Columbia, a indiqué au journal britannique The Guardian que sur plusieurs plates-formes en ligne, l'importance de l'actualité est déterminée par l'ampleur des réactions des utilisateurs.

Le danger que présente cette manière de sélectionner les informations, selon cette spécialiste des médias, est que des débats sociaux importants risquent d'être étouffés, écrasés par des informations plus populaires. Selon Bell, cet écosystème de l'information qui favorise automatiquement certaines catégories d'informations, pose une menace potentielle pour la démocratie.

La sociologue Zeynep Tüfekçi, chercheur au Centre de technologie de l'information politique à l'Université de Princeton, a constaté ce détournement d'informations à l'occasion des manifestations contre la mort de l'adolescent Michael Brown, qui a été abattu par la police à Ferguson :

Bien que plusieurs articles concernant les émeutes de Ferguson avaient été postés sur Facebook, elle n'en avait vu aucun dans son fil d'actualité initialement, mais seulement des articles consacrés aux « ice bucket challenges » [défis que des personnalités se sont lancés de se verser de l'eau glacée sur la tête avec un seau à glace au bénéfice d'associations caritatives].

Cela l'avait conduite  à spéculer que le filtrage algorithmique pouvait potentiellement modifier d'importantes histoires. (...)

Il est impossible pour des humains de filtrer efficacement le vaste nombre d'images, de vidéos, de tweets et de mises à jour créés et échangés par des humains, des robots et des appareils.

D'ici 2020, selon le cabinet de consultant Gartner, il y aura 20 milliards d'appareils connectés à internet. (...) Facebook, Instagram, Twitter, WhatsApp et les sites futurs continueront de prendre des décisions éditoriales pour notre compte ».

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