L'impensable devient peu à peu réalité: une alliance israélo-saoudienne au Moyen-Orient

18/02/2018 11:51
Donald Trump and Prince Mohammed Bin Salman

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L'information est passée quasiment inaperçue: l'Arabie saoudite aurait autorisé les avions de la compagnie aérienne Air India à survoler son espace aérien lorsqu'ils effectueront la liaison Delhi/Tel Aviv. 

Air India envisageait en effet de créer cette liaison et a demandé cette autorisation à l'Arabie saoudite. Le survol du territoire saoudien lui permettra en effet de réduire les temps de vol de plus de  2 heures, grâce à la suppression d'un détour de 2.000 kilomètres.

Jusqu'à présent, c'était impossible: en effet, l'Arabie Saoudite ne reconnaît pas Israël et elle interdit depuis 70 ans le survol de son espace aérien pour tous les avions voyageant en provenance ou à destination d'Israël. 


La condamnation de l'Holocauste

A la fin du mois de janvier, un autre signal, tout aussi discret, pointait vers la même tendance. La Ligue islamique mondiale (MWL), une organisation panislamique basée en Arabie saoudite, a condamné l'Holocauste dans les termes les plus stricts par la voix de son secrétaire général, le Dr Mohammad bin Abdulkarim Al Aissa.

Dans une lettre qu'il a adressée au directeur du Musée Mémorial de l'Holocauste à Washington, Robert Satloff, il a écrit la chose suivante: "Cette tragédie humaine perpétrée par le nazisme malfaisant ne sera pas oubliée par l'histoire, et ne pourra être approuvée par quiconque, à part par les criminels nazis, ou les individus de leur genre. Le véritable islam est contre ces crimes. Il les classe dans les degrés les plus élevés des sanctions pénales, et parmi les pires atrocités jamais commises par l'humanité".

"Ce changement au sein de la MWL semble avoir commencé avec la nomination d'Al Issa, un ancien ministre de la Justice, en août 2016", observe Satloff, qui spécule qu'Al Issa aurait été mandaté par le prince héritier Mohammed Ben Salmane "qui s'est engagé à purger son pays de l'extrémisme et à le faire retourner à un 'islam modéré'".

Le prince réformateur

En effet, lors d'un discours prononcé à l'occasion d'une conférence économique à Riyad en octobre 2017, le prince Mohammed ben Salmane a affirmé que le pays ferait tout pour éradiquer l'extrémisme. Il a également promis de ramener le pays à un islam modéré et ouvert au monde.

Le prince ben Salmane a également mené une campagne de grande ampleur contre la corruption, étendu les droits des femmes et entrepris une vague de réformes pour moderniser le pays.

L'Arabie saoudite doit évoluer

Le marché du pétrole, la ressource essentielle de l'Arabie saoudite, est devenu de plus en plus incertain, en raison de plusieurs facteurs. Les progrès techniques permettent l'exploitation de gisements jusqu'alors inaccessibles (l'exploitation du pétrole de schiste en est un exemple), ce qui a fait entrer de nouveaux concurrents sur le marché. L'accord anti-nucléaire avec l'Iran, assorti d'une levée de l'embargo qui frappait ce pays, a permis l'arrivée de ce concurrent important sur le marché.

Enfin, les membres de l'OPEP ne sont plus aussi disciplinés qu'ils avaient pu l'être auparavant, et le cours du pétrole n'est donc plus aussi prévisible. Tout ceci menace l'Arabie Saoudite, dont l'économie reposait jusqu'alors presqu'exclusivement sur l'or noir, ce qui explique son désir de se débarrasser de sa dépendance à l'égard de cette ressource. Toutes ces réformes et évolutions peuvent donc être interprétées comme une tentative de redorer l'image du pays pour convaincre les investisseurs.   

Des guerres coûteuses et multiples

Sur le plan géopolitique, les Saoudiens sont impliqués dans plusieurs guêpiers coûteux au Moyen-Orient, et ils sont notamment mêlés à la guerre civile sanglante au Yémen dont l'issue semble très incertaine. Ils subissent la forte montée du chiisme politico-militaire en Irak, en Syrie et au Liban et l'extension de l'influence du Hezbollah, soutenu par leur ennemi juré, l'Iran. 

Donald Trump, l'anti-Obama

A Washington, la politique vis-à-vis du Moyen-Orient est placée sous l'impulsion de Donald Trump (et de son gendre de confession juive Jared Kushner) qui travaille sur un virage à 180 degrés. Les relations entre Riyad et Washington avaient sombré sous l'administration Obama, mais cet état de choses semble changer maintenant.

Donald Trump and Benyamin Netanyahu


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Un retournement géopolitique

Bien que les alliances au Moyen-Orient soient très relatives, ce qui se passe actuellement entre Israël et l'Arabie saoudite était jusqu'à récemment tout simplement impensable. Depuis la création de l'État juif en 1948, les Saoudiens ont toujours défendu la cause palestinienne. En conséquence, les relations américano-saoudiennes, soumises à de fortes tensions, étaient marquées par une grande dose de pragmatisme.

Washington était principalement préoccupé par son approvisionnement en énergie et sa présence politico-militaire dans la région. Mais les Américains seront bientôt autosuffisants en termes de pétrole, grâce à l'exploitation du gaz de schiste aux États-Unis, qui induit également des conséquences énormes pour les Saoudiens.

Les Américains veulent également réduire davantage leur présence militaire dans la région. Un revirement géopolitique est en cours, qui risque de modifier profondément les règles du jeu saoudien-américain.

Une véritable révolution

La cause palestinienne a toujours été populaire dans le monde arabe. Que les Saoudiens déclenchent maintenant un mouvement vers la normalisation de leurs relations avec Israël n'est donc rien de moins qu'une véritable révolution.

Que celle-ci se produise alors que "l'holocauste syrien" bat son plein, et à la suite d'affrontements tribaux incessants, avec des Chiites et des Sunnites s'affrontant à peu près partout dans le monde, témoigne assez tristement d'une ironie tragique.L'éternel ennemi Israël, cet État sioniste maudit, deviendra bientôt un allié.