Multiculturalisme, Islam, la « neutralité » comme un (trop)vaste réservoir de sens ?

22/01/2015 09:56

La vie commune plus ou moins pacifiée ne va pas de soi. Elle est le résultat d'actions et de processus. Le rôle de l'État, qui régule par la loi les relations entre les personnes, est important pour assurer un vivre ensemble.

Et c'est dans les situations d'abandon ou carence étatique que l'on voit apparaître les lois « du plus fort », et souvent des relations meurtrières.

Sevran cité des Beaudottes (c)2006 Photo AMI/OIMC

L'État assure aussi des garanties sociales minimales qui tentent d'éviter, le plus possible, que des composantes de la société ne tombent dans un désespoir de vie en assurant un minimum de moyens d'existence pour tous les citoyens. Objectifs que les États atteignent avec des difficultés croissantes.

Les situations économiques sont également importantes, de même que les formes criantes d'injustices sociales où se font face la richesse et la sécurité, parfois la sur-sécurité des uns face à la pauvreté, voire la misère des autres, pour eux-mêmes et pour les générations suivantes.

De telles situations peuvent contribuer à des relations d'exclusion, à des luttes réciproques et à des déséquilibres dans le vivre ensemble.
L'implication dans un projet commun, dans un idéal, dans une utopie peut également contribuer à une vie commune pacifiée.

Utopie difficile à formuler voire impensable pour certains dans le contexte actuel des sociétés européennes et singulièrement Française, qui se vivent - à tort ou à raison - comme étant en prise à des défis de plus en plus lourds à assumer - politiques, financiers, écologiques, etc. - et, plus globalement encore, dans une période de « modernité insécurisée ».

La transformation des relations et l'espoir d'un vivre ensemble paisible se jouent aussi dans les interactions qui sont concrètement nouées dans la vie quotidienne. Ces relations se développent dans de multiples contextes de vie : du voisinage au travail, des lieux de loisir aux lieux d'éducation en passant par les proximités dans la rue ou les transports publics.

Ces relations vont des usages du corps dans la rue aux règles de politesse, de la coopération dans les milieux professionnels à des pratiques sportives, en passant par la participation à des événements de la vie collective.

Des temps de vie et de lieux où les individus et les groupes se mettent en scène pour affirmer leur existence, « l'être groupe » - heureux et festif ou malheureux et de deuil.

Malheureusement à côté de ces attitudes et pratiques concrètes qui façonnent les relations, il importe aussi de ne pas sous-estimer le rôle des discours qui parlent de « l'autre », qui disent les relations, qui se prononcent sur le devenir commun. En somme, des discours qui énoncent des représentations et des idéologies.

Ainsi les défis d'une ville multiculturelle ne concernent pas que les équilibres autour du religieux.

Le vivre ensemble relève également d'autres équilibres, sociaux et culturels au sens large : il se fait à travers des conditions sociales, un État garant de la sécurité physique et matérielle des personnes, des relations
quotidiennes... Le tout coiffé par la force des mentalités, des représentations, des justifications et des argumentaires pour énoncer l'autre et la vie commune.

Depuis les années 1970, l'islam a été un invité inattendu sur la scène européenne. Ceux qui, dans les années 1960, ont conclu des accords migratoires avec les pays musulmans ne pensaient qu'à résoudre une question de manque sur le marché du travail pour une main d'œuvre que l'on ne parvenait plus à trouver sur le marché local ou européen.

Certes, ils étaient conscients que la culture des migrants de l'époque était différente de celle des « latins » ou des « slaves » qui avaient alimentés les immigrations précédentes. Mais forts de l'expérience passée ou aveuglés par les besoins du marché du travail, ils ne se sont pas réellement occupés d'autres questions que celle de parvenir à disposer de travailleurs jeunes et dans la force de l'âge.

Et du côté de ces travailleurs, d'autres réflexions ne se sont pas non plus développées. Leur vision de l'époque concordait avec leurs attentes.

Même s'ils étaient religieux, ils s'accommodaient de la réalité existante, et ceci pour deux raisons. Tout d'abord, de leur point de vue, ils venaient pour travailler, c'est-à-dire rester quelques années pour ensuite repartir. Ce qui est bien souvent le projet de tout migrant mais qui tend généralement à être démenti par les faits.

En second lieu, et surtout à ces débuts, les référentiels religieux, bien qu'en ébullition dans le monde musulman, n'avaient pas encore essaimé dans l'ensemble de la population et trouvé une nouvelle vigueur. C'était avant tout l'islam traditionnel, quelque peu ronronnant, qui était de mise.

Alors quelles relations aujourd'hui dans la vie quotidienne entre des musulmans et des non musulmans, de même que quels représentations et arguments les accompagnent ?

Les oppositionnels 

La vision de la présence de l'islam comme étant marquée avant tout par une opposition plus ou moins larvée entre musulmans et non musulmans est donnée par cette attitude.

Du côté religieux musulman, ce sont les défenseurs d'une identité musulmane (religieuse ou sociale) qui affirment leurs visions et pratiques avec vigueur comme une obligation nécessaire et sans tenir compte du contexte et des éventuelles réactions que de telles attitudes induisent. Ils accusent toutes les réactions d'être issues de postures coloniales, islamophobes etc. sans accepter quelque interpellation que ce soit.

Cette posture est assez identifiable sur la scène sociale par certains groupes islamiques ou encore des jeunes, hommes et femmes, moins activistes que les précédents, qui se positionnent de manière réactive face à la société en s'identifiant à des luttes sociales antisystème et en les englobant sous le label religieux.

En face, ce sont des positions tout aussi fermes que l'on voit émerger, surtout à partir de deux sources.

1. Une première source est formée par les tenants d'une vision qui allie défense de la laïcité et militantisme athée ou agnostique. Ils considèrent cette affirmation religieuse comme un danger non seulement parce qu'étant l'expression d'un certain islam qui englobe le politique dans le religieux, mais également car révélant, tout simplement, une identité religieuse.

Et cette réalité religieuse de l'islam n'y est parfois connue que de manière superficielle à partir de l'information médiatique et/ou lue avec la grille des batailles du XIX-XX° siècle à l'encontre de la dominance de l'Église catholique.

2. Une deuxième source est celle de milieux chrétiens conservateurs ou charismatiques qui sont dans une position non conciliante avec d'autres religions et encore moins avec l'islam. On ne peut pas dire que ces deux postures soient majoritaires. Mais elles sont très actives dans l'expression publique des opinions via des prêches, des conférences, des sites web ou aussi, entre autres, pour les seconds, via des messages envoyés par Internet dans les boîtes de particuliers.

Les conciliants

Ce sont les positions qui, par sympathie, par principe ou par argumentations, affirment qu'il importe d'accepter la position de « l'autre ».

Parmi les musulmans, nous retrouvons ceux qui avancent l'importance d'accepter la situation, de se plier aux exigences et ce, pour diverses raisons : cela apporte le progrès, nous ne sommes pas chez nous, il faut s'adapter.

Nous retrouvons ces postures entre autres au sein de groupes traditionnistes plus ou moins connectés aux pays d'origine.

Et en face, existent ceux qui soutiennent qu'il faut laisser place aux revendications et demandes des musulmans, et ce à différents titres : au nom du multiculturalisme, en cachant en quelque sorte les dynamiques spécifiques de l'islam sous un label générique de différence de cultures, au nom d'une mise en question de la domination de la vision de l'Occident, au nom de la crainte de paraître ou de retourner dans un style de domination coloniale.

Certaines organisations ou sites web, tant non musulmans que musulmans, sont ici très actifs et deviennent, sans le vouloir, les alliés de demandes intransigeantes musulmanes.

Cette acceptation, qui n'est parfois pas dénuée de critiques, passe toutefois sous silence les interrogations au sujet de l'Occident d'une part, ou au sujet de l'islam d'autre part, au nom d'une certaine paix sociale.

Rompre avec les extrémisations

Cela suppose de part et d'autre, et de manière plus générale, de ne plus accorder tant de place aux propos extrémisant afin qu'ils ne soient plus à même de donner le ton des relations.

Avec la présence importante de l'islam, nous sommes devant une réalité nouvelle et complexe.

À cet égard, il serait utile d'écarter, de toutes parts, des discoursn avançant des « vérités absolues » car la situation est telle qu'il n'existe surtout que des hypothèses provisoires et des modes d'ajustements en cours.

Cela concerne par exemple les slogans sur « l'échec de l'intégration » ou encore le caractère dépravé des sociétés occidentales.

Comme toutes les relations, elles ne procèdent pas de lois de la nature ; elles se construisent et peuvent changer. Elles résultent d'habitudes de vie, de conduites et d'imitations mais aussi de discours, de manières de voir alimentées par des canaux divers : leaders d'opinion, médias, théorisations diverses, et aujourd'hui les rumeurs du web.

Dans l'ensemble des relations entre musulmans et non musulmans, on a procédé, des deux côtés, par tâtonnements, par essais et erreurs, forcés par les dynamiques concrètes de socialisations nécessaires telles que l'école et le travail et par la vie commune en général.

Depuis plus de trente ans, tant du côté musulman que non musulman, tant du côté des institutions que des particuliers, un grand travail de la société sur elle-même est en cours pour opérer des ajustements et des adaptations. Et cela n'est peut-être pas assez mis en valeur et analysé à sa juste portée.

Toutefois, on se rend compte aujourd'hui que, tant en raison de l'ampleur de la présence musulmane que face au type de revendications assez larges et fermes, voire inflexibles, véhiculées à la suite d'un impact croissant de la pensée wahhabo-salafiste et de celle des Frères musulmans (en compétition entre elles par ailleurs) depuis les années 1990, des positions se crispent de part et d'autre.

Celles-ci sont par ailleurs alimentées par des préjugés voire même parfois par des hantises réciproques, entre autres soutenues par les bvicissitudes de l'actualité internationale. Et la recherche de solutions a encore pas mal de chemin à faire.

On entre donc désormais dans une phase nouvelle des relations entre les musulmans et les sociétés européennes dans lesquelles ils vivent. Phase nouvelle qui n'est d'ailleurs pas à sens unique.

D'une part, certes, l'impact de ces idéologies religieuses est considérable puisqu'elles imposent de facto leurs conceptions et leurs voix dans l'espace public, et qu'elles saturent en quelque sorte le sens religieux islamique.

Mais d'autre part, s'accroît aussi la présence de jeunes familles de deuxième génération, et bientôt celle de familles de troisième génération pour lesquelles la totalité de l'existence s'est faite en France ou en Europe. Tout en gardant un référentiel à leur foi, celles-ci expriment des attentes de cohabitation tranquille et/ou critique, similaires à ceux qui forment des couples mixtes.

Plus fondamentalement apparaît toute la profondeur des enjeux, des changements qui se manifestent lorsqu'on parle d'une ville multiculturelle, ou de diversité. Ce dernier terme est souvent utilisé de manière superficielle, comme s'il s'agissait d'adaptations partielles ou cosmétiques.

Alors que ce qui se joue, ce sont des rencontres de visions du monde, des transformations importantes d'équilibres anciens autour du religieux.

https://www.ami-oimc.org/multiculturalisme-et-communautarisme/