Pourquoi l'Europe est-elle incapable de produire des géants de la technologie ?

21/08/2018 11:45

Autrefois, les Européennes Nokia et Ericsson brillaient aux côtés aux côtés des géants américains des technologies. En dépit de ses universités renommées, de son réseau de transport dense, de ses traditions, et de sa population qui représente plus du double de celle des États-Unis, l'Europe ne parvient plus à produire des géants technologiques capables de rivaliser avec ceux des États-Unis ou de la Chine.

Les 2 plus grosses firmes des technologies européennes demeurent Spotify, évaluée 34 milliards de dollars (environ 30 milliards d’euros), et l'Allemande SAP, qui, avec ses 140 milliards de dollars d'évaluation (environ 123 milliards d’euros), est la seule à franchir le cap des valorisations à 9 chiffres.

Un moment propice pour les entreprises européennes des technologies

Pourtant, le moment n'a jamais été aussi propice pour permettre l'émergence de start-ups des Tech européennes, affirme Jeremy Kahn de Bloomberg. Les fleurons chinois peinent à pénétrer les marchés étrangers, tandis que les firmes de la Silicon Valley sont actuellement remises en cause suite à une série de scandales tels que ceux des fake News, ou de Cambridge Analytica, par exemple.

Et ce n’est pas fini, puisque le 13 août dernier, on a appris que Google continuait de stocker les données concernant la localisation de ses utilisateurs, même lorsque ceux-ci désactivaient son application de géolocalisation pour l'en empêcher. 

Les erreurs de Google et de Facebook soulignent le besoin du monde de développer une vision alternative, et de nouveaux titans technologiques européens pourraient en être à l'origine.

Au cours des 5 dernières années, l'Europe a pourtant réalisé des efforts. Elle a mis plus d’argent à disposition, a supprimé certains des obstacles à l'expansion régionale, et ouvert quelques pépinières pour start-ups dans ses capitales. 

Mais cela n’empêche pas les jeunes entreprises qui cristallisent les plus gros espoirs de déposer le bilan, ou d’être revendues prématurément.

Kahn explore les causes de ces échecs :

Les entreprises européennes manquent d'ambition

Il cite le manque d'ambition de certaines start-ups, qui ont tendance à cantonner leurs activités au plan régional.

Il cite par exemple Zalando SE, un équivalent allemand de l'américain Zappos.com, qui s'est imposé dans le monde du prêt à porter en ligne. Cette start-up est maintenant évaluée plus de 14 millions de dollars (environ 12 milliards d’euros), et emploie 15 000 salariés, mais ses ventes restent concentrées sur l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse. 

Cet été, elle a commencé à pénétrer les marchés irlandais et tchèque, et c'était la première fois depuis 2013 qu'elle s'essayait sur les marchés étrangers.

En effet, elle est confrontée aux barrières culturelles et juridiques qui persistent dans la zone euro. “Nous avons besoin de plus de monde pour faire les choses ici, à cause des langues et méthodes de paiement différents”, explique Eric Bowman, l'un des responsables de l'entreprise. 

Harry Nelis, un capital risqueur d'Accel Partners à Londres, confirme l'existence de ce handicap : “Il est encore très difficile de créer en Europe le type d'entreprises qui peuvent être créées en Chine et aux États-Unis, uniquement pour des raisons structurelles. Vous pouvez être le numéro un en Allemagne, et être totalement inconnu en France”, note-t-il.

Les difficultés de financement

Les start-ups qui parviennent à surmonter ce problème peuvent être confrontées à d’autres difficultés qui les obligent à vendre. C'est ce qui s'est passé pour la start-up de location de chambres, Booking.com. Créée à Amsterdam à l'origine, elle a été revendue en 2005 à une société du Connecticut, Priceline.com pour 113 millions de dollars, parce qu'elle ne parvenait pas à trouver l'argent nécessaire pour financer sa croissance. 

Si elle n'avait pas fait ce choix, la start-up, qui emploie aujourd'hui 17 000 employés et réalise un chiffre d'affaires annuel de plus de 7 milliards d'euros, serait probablement valorisée aux alentours de 50 milliards de dollars (environ 44 milliards d’euros).

Mais en 2005, les capitaux mis à la disposition des start-up étaient très limités en Europe. Cet état de choses a changé, et l'année dernière, quelque 3500 jeunes sociétés européennes ont pu lever 19 milliards de dollars de capital risque. 

Cette somme est certes très éloignée des 40 milliards de dollars (5 milliards d’euros) que se partagent les start-ups chinoises, ou des 67 milliards de dollars (59 milliards d’euros) de leurs homologues américaines, mais c'est un nouveau record pour l'Europe, et un chiffre 4 fois supérieur à celui de 2013.

En outre, en Europe, la collecte d’argent semble plus difficile, et les tours de table sont bien plus modestes qu’outre Atlantique, ou dans l’Empire du Milieu. Ainsi, les startups américaines et asiatiques créées depuis l’année 2000 ont levé en moyenne 7,3 milliards de dollars (environ 6,2 milliards d’euros), contre 1,6 milliard de dollars (environ 1,4 milliard d’euros) pour leurs homologues européennes. 

Or, grosses levées de capitaux permettent aux startups de se doter immédiatement de toutes les structures et les investissements dont elles ont besoin pour assurer leur croissance et conserver leur élan, expliquait récemment Manish Madhvani, Managing Partner chez GP Bullhound, au site Quartz.

L'obligation de générer des bénéfices très rapidement

De plus, les startups européennes sont encore confrontées à la nécessité de générer des bénéfices très rapidement. Ilkka Paananen, CEO et cofondateur de Supercell, une startup finlandaise de 250 personnes qui conçoit des applications de jeu mobiles, et qui a notamment créé “Clash of Clans”, en a fait l'expérience. 

En 2013, il a revendu la majorité des parts de sa société aux Japonais SoftBank Group et GungHo Online Entertainment pour 1,5 milliards de dollars. Récemment, ces 2 entreprises ont revendu leur participation au Chinois Tencent 10,2 milliards de dollars (environ 8,9 milliards d’euros).

Paananen explique que grâce à cette vente, il a pu dégager des fonds, tout en garantissant l'indépendance de l'entreprise au niveau opérationnel, et en échappant aux tracasseries d’une introduction en bourse. “Nous voulons être une entreprise de jeux d'abord et avant tout”, explique-t-il. 

Mais c’est encore la marque d’un manque d’ambition très européen. Car même s'il semble judicieux de se borner à faire ce que l'on fait de mieux, Apple et Microsoft ne seraient pas devenus les géants qu’ils sont aujourd’hui si les deux firmes s'étaient cantonnées aux ordinateurs de bureau, observe Bloomberg.

Enfin, le Brexit posera certainement des difficultés pour certaines startups, à l’instar de la star londonienne des fintech, Revolut Ltd, qui pourrait rencontrer des difficultés à obtenir une licence bancaire européenne.

Un environnement qui évolue favorablement

Néanmoins, des start-up émergent tout de même, souvent représentatives des centres d'expertise respectifs qui existent dans les différents pays du Vieux Continent. 

On peut par exemple citer BenevolentAI, dans le domaine de la pharmacie, FiveAI,  ou AImotive dans le domaine des voitures autonomes, Lilium et Volocopter dans celui des hélicoptères électriques, Sophia Genetics et Skeleton Technologies dans le domaine de la santé, ou encore Peltarion, qui conçoit des systèmes d'intelligence artificielle pour Tesla et General Electric. Un grand nombre de ces futurs titans des technologies n'opère pas sur le marché des particuliers.

“Nous sommes dans une situation très différente de ce qu'elle était il y a seulement quelques années”, affirme Bernard Liautaud, Managing Partner chez Balderton Capital, une société de capital-risque londonienne. 

“Nous avons des écosystèmes complets avec des incubateurs, des investisseurs providentiels, des fonds d’amorçage, et des entrepreneurs avec un réel désir de bâtir de grandes entreprises”.