UE: une reprise économique, mais sans création d'emplois... Le pire, c'est que les politiciens s'en accommodent parfaitement

24/03/2015 20:23

par Audrey Duperron · 24 mars 2015

© The Council of Europe

Un travailleur de la zone euro sur 10 sera encore au chômage lorsque le programme d'assouplissement quantitatif (QE) que la Banque Centrale Européenne (BCE) a lancé pour stimuler la croissance battra son plein, indique des projections réalisées par la BCE.

Mario Draghi, le président de la BCE, a indiqué que la croissance « prenait de l'élan » et que « l'assouplissement des conditions de prêt progressait de concert avec la demande de crédit pour financer l'investissement financier ». « Dans une perspective de long terme, cela augmentera la production potentielle », a-t-il ajouté.

Mais cela ne signifie pas pour autant que le chômage pourra sensiblement se réduire. Actuellement, 11,2% de la main-d'œuvre de la zone euro sont au chômage, et peu d'économistes pensent que la reprise va changer cet état de choses.

Même après que 1100 milliards d'euros auront été pompés dans l'économie grâce au programme de QE de la BCE, le taux de chômage sera toujours à deux chiffres, avertit la BCE. En comparaison, le taux de chômage des États-Unis oscille autour de 5,7% et on pense même qu'il pourrait tomber en deçà de 5% d'ici la fin de cette année. Pour la zone euro, la BCE prévoit un taux de chômage de 9,9% pour la fin 2017. Le retour au niveau des 7,2% de chômeurs d'avant la crise semble utopique.

Au sein de la zone euro, les grandes disparités que l'on constate déjà actuellement d'un pays à l'autre, demeureront d'actualité, en particulier en matière de chômage des jeunes. En Allemagne 7,1% de la population des 16-25 ans se trouve sans travail, alors qu'en Italie, cette proportion grimpe à plus de 40%.

L'UE devrait ainsi faire l'expérience d'une reprise sans création d'emplois, un phénomène qui s'explique principalement par l'extrême dévaluation de l'euro, qui a perdu 22,5% en 12 mois, la réduction de moitié des cours du pétrole et par le programme d'assouplissement financé par le contribuable qui va inonder les marchés financiers de liquidités, et qui, selon certains auteurs,  est susceptible de créer la plus grande bulle boursière de l'histoire.

La BCE pense que les dirigeants pourraient lutter contre le chômage en implémentant des réformes structurelles pour assouplir  les marchés du travail nationaux. Selon Lucrezia Reichlin, une économiste de la London Business School, le fort taux de chômage est aussi susceptible de nourrir la montée de partis radicaux anti-establishment. « Il y a un gros stock de jeunes en Italie qui risquent d'être perdus à jamais et cela va créer une certaine pression politique au fil du temps. L'opposition italienne est fragmentée pour le moment, mais cela ne sera pas forcément toujours le cas », commente-t-elle.

Or, même si la plupart des hommes politiques européens sont conscients de cet enlisement en matière de chômage, ils sont réticents à prendre les mesures préconisées par la BCE.

Il y a exactement cinq ans, The Economist avait expliqué leurs réserves :

Le désir naturel de cohésion sociale est utilisé abusivement pour justifier la protection des privilégiés ('insiders') - ceux qui ont un emploi permanent, qui sont syndiqués, ou qui ont des professions privilégiées. Mais les coûts pour protéger ces «initiés» est finalement supporté en grande partie par les exclus de ce système ('outsiders'): les chômeurs ou les gens qui ont un emploi temporaire, en particulier les jeunes et les immigrés. »

Le journal avait commenté que le chômage des jeunes semblait être devenu un élément permanent de notre paysage économique, appelé à se perpétuer:

La nécessité de préserver la cohésion sociale, que répètent en boucle les politiciens européens de la gauche à la droite, est devenue une excuse contre-productive pour éviter les réformes ».

De l'autre côté de l'Atlantique, on a aussi parlé pendant longtemps de « jobless recovery » (relance économique sans emploi), mais finalement, le taux de chômage a fortement baissé. Deux facteurs distinguent les deux marchés:

  • L'absence totale de flexibilité dans le droit du travail européen, qui n'est plus approprié pour notre époque moderne, sans même parler des charges sociales sur le travail.
  • Le  manque total d'homogénéité entre les différents pays de la zone euro, où l'on qualifie un pays comme l'Allemagne, qui a mené des réformes et ne dépense que l'argent dont il dispose, d'«antisocial», alors qu'un pays comme la France, où la classe politique entière n'a pas voulu mettre en œuvre des réformes, est récompensé par l'UE en obtenant un délai supplémentaire pour atteindre les 3% de limite de déficit budgétaire, ce qui fait perdre toute crédibilité au pacte de stabilité.

« Le chômage structurel ne tombe pas du ciel. Plus les politiciens supporteront les niveaux élevés de chômage, et plus ces derniers s'élèveront. La balance des risques devrait pencher davantage vers une plus grande tolérance de l'inflation, plutôt que laisser des gens exclus du marché de l'emploi », juge Jonathan Portes, qui dirige l'Institut national de recherche économique et sociale britannique.

https://www.express.be/business/fr/economy/ue-une-reprise-ecoinomique-mais-sans-creation-demplois-le-pire-cest-que-les-politiciens-sen-accomodent-parfaitement/212251.htm