Une marée humaine à Paris pour noyer la peur du terrorisme

11/01/2015 17:02

Delphine TOUITOU, Stéphane JOURDAIN Agence France-Presse PARIS

«Je suis Charlie, juif, policier», «Liberté, égalité, dessinez, écrivez», «Je suis musulman, mais pas terroriste»... : des centaines de milliers de personnes déferlent dimanche dans le centre de Paris pour conjurer la peur mondiale du terrorisme et rendre hommage aux 17 victimes d'attentats revendiqués par des djihadistes.

«Allons enfants de la patrie...», les premiers mots de l'hymne national français, «Nous sommes tous des policiers», «Nous sommes tous hyper-casher»...: à 15 h (9 h au Québec), la foule se masse place de la République, dans le centre de la capitale non loin des locaux de Charlie Hebdo.

Cette place est le lieu de rassemblement de centaines de personnes venues exprimer leur douleur, leur émotion, leur peur, leur colère et leur espoir depuis le début de la série des trois attentats mercredi qui ont mis la France et le monde en émoi.

Au pied de la statue qui symbolise la République, hommes et femmes de tous âges et toutes origines alternent des moments de grand silence, d'hommage à toutes les victimes des attentats (journalistes, policiers, clients d'une épicerie casher...), et de communion intense en signe de soutien aux symboles de la France et sa République.

Des dizaines de manifestants agitent des drapeaux français et étrangers juchés sur le socle de la statue, pendant que les familles des proches des victimes viennent prendre place en tête du cortège.

Chaque manifestant transforme sa propre identité en manifeste pour la tolérance dans ce pays où un Français sur quatre affiche des origines étrangères : «Je suis marocaine, musulmane, née en France, chez les bonnes soeurs en plus, syndicaliste. J'ai habité en France toute ma vie. C'est le cas de beaucoup de personnes, il faut le montrer. Je suis la France. Vive la liberté!», proclame ainsi Myriam, la quarantaine, en route avec son compagnon français.

À l'angle de la place, des jeunes ont brandi une pancarte : «Je suis musulman, mais pas terroriste».

«Je suis français, je m'appelle Jean, Ahmed, Clarissa, Stéphane, Yohan», proclame pancarte à l'appui Jean-Pierre Laurent, producteur de spectacles de 60 ans, en reprenant le prénom des victimes.

«Vous pouvez faire ce que vous voulez, me buter demain, mais vous ne gagnerez jamais», dit-il. Sa fille de 22 ans a tenté de le dissuader de se rendre à la marche, il n'a pas hésité un seul instant à venir.

«Je n'ai jamais manifesté, mais là...»

Les pleurs et la peur, la colère et l'humour, les tensions derrière l'unanimisme... Des sentiments partagés traversent une manifestation qui s'annonce la plus massive de l'histoire de France contemporaine, dépassant celle de la Libération de Paris en 1944 ou la liesse populaire après la victoire de l'équipe de France de football au Mondial en 1998.

«Julia est malade, mais on lui a donné des comprimés, on lui a dit que c'était important pour nous», raconte une mère de famille, Catherine, venue avec sa fille Julia, 10 ans. Catherine ajoute, des sanglots dans la voix, combien ses enfants ont eu peur. «Ils nous ont demandé ce qui se passait, s'ils étaient au ciel, s'il fallait être gentils, compréhensifs?». La famille habite près de l'épicerie casher où a eu lieu la prise d'otages, «un quartier calme, où les communautés sont mélangées».

Dans cette manifestation hors normes, les 5500 agents des forces de l'ordre mobilisés, dont des tireurs d'élite sur les toits, doivent se livrer à un double exercice inédit et périlleux : gérer la présence d'une foule immense et la sécurité d'une cinquantaine de chefs d'État et de gouvernement parmi les plus protégés du monde, qui devaient rejoindre le cortège avec François Hollande.

Une source de stress supplémentaire pour des manifestants traumatisés par les tueries et les prises d'otages.

«Il va y avoir tellement de gens, de chefs d'État, des représentants palestiniens... Et les gens font tellement d'amalgames sur tout qu'on n'est à l'abri de rien», hésite Alison, 26 ans, qui se présente de confession juive non pratiquante.

«Depuis hier je ne sais pas ce qui m'a pris, je n'aurais jamais pensé être si lâche», avoue-t-elle, honteuse d'avoir si longtemps hésité à venir.

«Je n'ai jamais manifesté, mais là...»: un nombre considérable de citoyens ordinaires commencent par cette phrase leur témoignage aux journalistes de l'AFP.

L'émotion s'engouffre même, en ce dimanche pas comme les autres, dans les couloirs du métro parisien, théâtre habituel du repli sur soi et de l'indifférence : «Je suis vraiment heureux de travailler aujourd'hui et de vous emmener à la manifestation républicaine», lance le machiniste d'un train sur une ligne qui suit en partie le tracé du cortège. Les passagers applaudissent.

Sommet contre l'extrémisme en février

Trois attaques djihadistes sans précédent en France ont fait cette semaine dix-sept morts, dont douze au siège du journal satirique Charlie Hebdo mercredi au cri d'«Allah Akbar», une policière dans une fusillade jeudi, et quatre otages dans un supermarché casher vendredi.

Les trois tueurs français se revendiquant d'Al-Qaïda et du groupe État islamique ont été abattus vendredi par les forces de l'ordre lors d'interventions simultanées.

À l'issue d'une conférence sur le terrorisme tenue en urgence à Paris, les ministres de l'Intérieur européens et américain ont appelé à renforcer les contrôles des mouvements aux frontières extérieures de l'Union européenne. Un sommet pour combattre l'extrémisme se tiendra le 18 février aux États-Unis, a annoncé le ministre américain de la Justice, Eric Holder.

Au moins 600 000 manifestants ailleurs en France

Outre la gigantesque marche à Paris, de nombreux défilés et rassemblements contre le terrorisme réunissaient déjà plus de 600 000 personnes ailleurs en France dimanche en début d'après-midi, dont près d'un tiers à Lyon, troisième ville française, selon un décompte de l'AFP.

Entre 150 000 et 200 000 manifestants à Lyon, au moins 100 000 à Bordeaux, plus de 60 000 à Rennes ou Marseille défilaient, au lendemain d'une journée qui a déjà vu 700 000 personnes manifester dans tout le pays.

À Lyon, l'itinéraire initial a dû être rallongé pour accueillir tout le monde. «Je suis Charlie, pour la liberté d'expression», clamait une banderole portée par des journalistes et des policiers, en hommage à l'équipe du journal satirique décimée dans un attentat mercredi.

À Marseille, deuxième ville de France où une première manifestation avait rassemblé 45 000 personnes samedi, quelque 60 000 personnes, selon la préfecture, ont défilé près du Vieux Port.

«Je suis là pour beaucoup de choses, pour la liberté de la presse, pour le respect de l'autre...», confiait Aziz Malki, 66 ans, qui se disait empli de «tristesse».

Environ 60 000 personnes ont également marché à Saint-Etienne pour la liberté d'expression et contre le fanatisme derrière une large banderole noire portant l'inscription «Nous sommes Charlie».

Enorme mobilisation aussi à Perpignan où 40 000 des 110 000 habitants ont défilé dans un silence interrompu par des salves d'applaudissements.

À Bordeaux, les 100 000 manifestants ont observé une minute de silence, dans l'une des plus grandes manifestations qu'ait connue la ville depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées dans le calme à Strasbourg (est). Beaucoup sont venus avec leurs enfants. «Je suis Charlie, je suis toutes les victimes de la bêtise humaine», lisait-on sur des pancartes.

À Clermont-Ferrand (centre), au moins 30 000 personnes défilaient avec en main des dessins de caricaturistes divers ou des drapeaux français. En tête de cortège, une grande banderole blanche proclamant en noir «liberté.égalité.fraternité».

Décalage horaire oblige, le premier rassemblement dominical a eu lieu en Nouvelle-Calédonie, territoire français d'Océanie, où 4000 personnes se sont réunies à Nouméa.