Vers un dénouement dans les négociations sur le nucléaire iranien

30/03/2015 16:08

Au début de la réunion, le secrétaire d'État... (PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AP)

Au début de la réunion, le secrétaire d'État américain John Kerry était apparu le visage fermé.PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AP

Siavosh GHAZI, Jo Biddle Agence France-Presse LAUSANNE

Les chefs de la diplomatie des grandes puissances et de l'Iran se sont retrouvés lundi matin à Lausanne autour de la même table, pour la première fois depuis des mois, afin de lever les derniers obstacles à un accord jugé «faisable» avant l'échéance du 31 mars.

La réunion a duré un peu plus d'une heure, et aucune information n'a filtré de cette rencontre entre ministres, la première depuis une dernière session de négociations en novembre à Vienne.

À la fin de la rencontre, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a toutefois fait savoir qu'il quittait Lausanne en raison d'engagements déjà prévus à Moscou.

«Il reviendra s'il y a une chance réaliste d'un accord demain» (mardi), a déclaré une de ses porte-parole, Maria Zakharova.

Au début de la réunion, le secrétaire d'État américain John Kerry était apparu le visage fermé. Présidant l'immense table rectangulaire de la réunion, le ministre iranien, Mohammad Javad Zarif, et la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, arboraient un large sourire, contrastant avec le visage fermé de John Kerry.

À leur droite, les ministres du P5+1 (É.-U., GB, France, Russie, Chine, Allemagne), à leur gauche, l'équipe de négociateurs iraniens.

C'est la première fois depuis une précédente session de négociations en novembre dernier à Vienne que les ministres se retrouvent tous ensemble.

Après un an et demi de négociations acharnées à Genève, Vienne, New York, Lausanne, les négociateurs sont déterminés à conclure un premier compromis, fondamental pour poursuivre les négociations jusqu'à un accord final d'ici au 30 juin.

Objectif : s'assurer que l'Iran ne cherchera pas à se doter de la bombe atomique en contrôlant étroitement son programme nucléaire, en échange d'une levée des sanctions internationales qui étranglent l'économie iranienne depuis des années.

Dimanche soir, le Britannique Philip Hammond, dernier ministre arrivé à Lausanne, a dit espérer un «succès dans les heures à venir», jugeant un accord «possible» à condition qu'il mette la bombe atomique «hors de portée» de l'Iran.

«Parvenir à un accord est faisable. Des solutions ont été trouvées sur de nombreuses questions. Nous travaillons encore sur deux ou trois questions et nous n'avons pas encore trouvé les solutions», a déclaré en écho le négociateur iranien Abbas Araghchi.

Mais de sérieux obstacles jalonnent encore la route d'un compromis.

L'un des plus épineux concerne la levée des sanctions liées à la prolifération nucléaire, prises par l'ONU depuis 2006, et que l'Iran voudrait voir levées en bloc et tout de suite après la conclusion d'un accord.

Pour les pays occidentaux, cela ne peut se faire que graduellement, en fonction du respect des engagements pris par l'Iran.

Téhéran insiste aussi pour pouvoir faire de la recherche et du développement, notamment afin d'utiliser à terme des centrifugeuses plus modernes et plus puissantes pour enrichir l'uranium. Mais les pays occidentaux et Israël estiment que le développement de telles centrifugeuses permettra à l'Iran de réduire le «breakout», temps nécessaire afin d'avoir suffisamment d'uranium enrichi pour fabriquer une bombe atomique.

Des compromis en vue

D'autres points au coeur de la négociation semblent en revanche en passe de se régler, selon des sources occidentales et iraniennes.

Ainsi, le nombre de centrifugeuses, que l'Iran aurait accepté de voir réduit à 6000, alors qu'il en dispose actuellement de près de 20 000, dont la moitié sont en activité.

Par ailleurs, le site souterrain de Fordo, près de la ville sainte de Qom, pourrait rester en activité, à des conditions très strictes.

En revanche, l'Iran a catégoriquement démenti avoir accepté d'exporter tout ou une partie de son stock d'uranium faiblement enrichi, qui se monte à environ 8000 tonnes.

«Nous n'avons pas l'intention d'envoyer les stocks d'uranium enrichi à l'étranger. Mais il y a d'autres solutions pour créer la confiance», a déclaré le négociateur Abbas Araghchi.

«Pas payé pour être optimiste»

Quoi qu'il en soit, la possibilité d'une entente sur le nucléaire iranien, qui empoisonne la vie internationale depuis plus de 12 ans, a suscité une violente charge du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, contre «un dangereux accord» qui permettrait à l'Iran de «conquérir» le Moyen-Orient et qui consacrait l'impunité de l'Iran.

«Le dangereux accord qui est négocié à Lausanne confirme à nouveau toutes nos inquiétudes, voire même au-delà», a affirmé dimanche M. Nétanyahou, qui se bat depuis des années pour mobiliser la communauté internationale contre le programme nucléaire iranien.

L'importance des enjeux et la tension autour de ce dossier n'empêchent cependant pas l'humour.

Interrogé dimanche sur le fait de savoir s'il était «optimiste», le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, peu réputé pour sa langue de bois, a répondu : «Je ne suis pas payé pour être optimiste».

«Tu n'es pas payé ASSEZ pour être optimiste», a repris du tac au tac son homologue américain John Kerry.

Trois sujets épineux

Les négociations bloquent toujours sur trois sujets majeurs, qui sont la durée d'un accord, la levée des sanctions de l'ONU et un mécanisme de garantie permettant de vérifier que les engagements sont respectés, a affirmé lundi un diplomate occidental.

«Il ne peut y avoir un accord que si on trouve des réponses à ces questions», a estimé ce diplomate. «À un moment, il faut quand même dire oui ou dire non», a-t-il ajouté, au moment où les grandes puissances et l'Iran sont censés aboutir à un accord avant mardi.

Concernant la durée de l'accord, les grandes puissances souhaitent un cadre strict de contrôle des activités nucléaires iraniennes sur au moins 15 ans, mais l'Iran ne veut pas s'engager au-delà de dix ans, selon cette source.

La question de la levée des sanctions de l'ONU reste également, depuis le début, un gros point de blocage. Les Iraniens voudraient voir tomber dès la conclusion d'un accord ces sanctions économiques et diplomatiques, jugées humiliantes. Or les grandes puissances veulent une levée graduelle de ces mesures liées à la prolifération nucléaire et prises depuis 2006 par le Conseil de sécurité de l'ONU.

En cas de levée de certaines de ces sanctions, certains pays du P5+1 (É.-U., GB, Russie, Chine, France, Allemagne) veulent en outre un mécanisme qui permettrait de les réimposer rapidement au cas où l'Iran violerait ses engagements, selon cette source.

«L'accord dépendra très largement de ces trois points-là, il ne peut y avoir d'accord que si on trouve des réponses à ces questions», a-t-elle estimé.

Évoquant la date butoir du 31 mars pour parvenir à un accord (la date pour un accord final est fixée au 30 juin), le diplomate a estimé que «c'est maintenant que doivent se faire les orientations».

Sans exclure la poursuite des négociations en cas d'échec d'ici mardi, il a cependant jugé que «les circonstances sont plus favorables aujourd'hui que dans trois mois».

«On est dans une situation historique», tous les chefs de la diplomatie des pays négociateurs sont présents, a-t-il fait valoir. «On a beaucoup travaillé et ce sera beaucoup plus compliqué de reprendre des négociations après» la date butoir du 31 mars, a-t-il ajouté, évoquant les contraintes internes aux États-Unis et en Iran, où les opposants à un accord seront confortés en cas d'échec des discussions de Lausanne.